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Fabien Toulmé : « On ne sera jamais suffisamment sensible au drame migratoire »

En 2018 sortait, aux Editions Delcourt, L’Odyssée d’Hakim. Succès critique, la bande dessinée, signée Fabien Toulmé, peint le témoignage d’un réfugié syrien et son périple tragique pour fuir la guerre civile faisant rage dans son pays. Prévu d’abord pour être un roman graphique, l’ouvrage sera finalement produit en une trilogie dont le troisième et dernier tome est tout juste sorti en France. L’occasion pour KAWA de revenir avec l’auteur sur la genèse de ce projet et sa portée, alors que la crise migratoire, toujours aussi réelle et tragique, se noie dans le flux de l’information.

Comment est né le projet « L’Odyssée d’Hakim » ?

Le projet « L’Odyssée d’Hakim » est né en 2015. On était au plus fort de la crise migratoire, avec des flux qui arrivaient de plusieurs endroits du monde. La majeure partie des migrants venait de Syrie. J’avais une sensibilité particulière quant à la crise syrienne, pour avoir voyagé en Syrie plus jeune. Je ressentais l’ampleur du drame des naufrages et décès en Méditerranée. A cette période-là, il y a eu un accident d’avion. Un pilote allemand de la Germanwings se suicidait, tuant avec lui tous les passagers de son appareil. Cette catastrophe aérienne m’avait choqué. J’ai remarqué qu’il m’était, tout à coup, plus facile de me projeter dans cette tragédie que dans le drame migratoire. En tant qu’être humain, on a tendance à se projeter plus facilement dans les situations qui sont proches de nos vécus que celles qui en sont éloignées. Comme cette différence de perception m’interpellait, je me suis dit qu’il fallait que je remédie à cela, que j’aille rencontrer quelqu’un qui a vécu cet exil et qu’il me le raconte pour que je puisse me projeter dans son histoire.

Comment votre choix s’est-il porté sur Hakim ?

Hakim, je ne l’ai pas choisi. J’ai commencé par appeler des centres d’accueil et d’hébergement. C’était compliqué d’obtenir des contacts. Je ne parlais pas directement aux personnes concernées, mais plutôt aux gestionnaires de ces centres. On me demandait systématiquement ce que je leur voulais. C’était aussi compliqué parce que quand on a vécu cela, on n’a pas forcément envie de revenir dessus, et encore moins de le raconter à un inconnu avec, potentiellement, une exposition médiatique et publique. Et puis un jour, en en parlant par hasard à une amie journaliste, elle m’a confié qu’elle connaissait une personne dont elle savait le récit d’exil pour avoir eu accès à son dossier de demande de statut de réfugié. Cette personne était prête à raconter son histoire. Hakim est le nom que je lui ai donné pour respecter son anonymat. Son histoire était probablement commune à celle de plusieurs réfugiés, mais elle était extraordinaire pour un lecteur occidental lambda.

Où avez-vous trouvé l’inspiration pour représenter les personnages et les lieux ?

C’est en grande partie imaginé, avec la validation d’Hakim, pour la représentation des lieux et des personnages. Il ne m’a montré que quelques photos qu’il avait dans son téléphone. L’essentiel était, soit inspiré de ce qu’il m’a raconté, soit inspiré de clichés que j’ai pu récupérer via une connaissance photographe qui a suivi une partie de l’exil de migrants syriens. Grâce à ces images, j’ai pu reproduire certains endroits. Dans le tome 3, il y a, par exemple, cette station service en Grèce, à la frontière avec la Macédoine, où l’on voit un danseur traditionnel. Cette station existe et j’ai pu le vérifier grâce au récit d’Hakim et aux photos. Je me suis aussi beaucoup aidé de Google Street View et d’images trouvées sur Internet. J’avais également quelques photos de mon voyage en Syrie en 2000. Je me suis, par ailleurs, fait aider par un interprète pour les reproductions de calligraphies arabes, pour être sûr de ne pas faire de fautes de sens.

Avez-vous puisé dans d’autres récits ou BD traitant de la crise migratoire pour composer L’Odyssée d’Hakim ?

Le propos et l’objectif du livre, c’était vraiment de raconter de façon factuelle l’histoire d’Hakim seul. Son histoire correspond, certes, à plusieurs autres histoires de migrations, mais chacune de ces histoires demeure singulière. Par exemple, lui raconte que passer la frontière avec la Macédoine était facile, alors qu’une semaine avant son passage et une semaine plus tard, la même frontière était bloquée. J’ai vraiment tenu à poser plusieurs questions et être très loin dans le détail de ces questions à Hakim pour raconter son histoire. Il ne s’agissait pas de s’en inspirer, mais de retranscrire ce qu’il avait vécu. Pour lui aussi, il était important de transmettre, à travers ce projet, son histoire à ses enfants.

Quel regard portiez-vous sur la crise migratoire ? La rencontre avec Hakim en a-t-elle modifié la perception ?

J’ai beaucoup vécu à l’étranger. Je sais ce que c’est que d’être étranger dans un autre pays et j’ai un attrait pour la mixité sociale et nationale. J’ai de l’empathie, naturellement, pour les gens venus d’ailleurs, dans des contextes dramatiques ou non. Forcément, j’étais sensible au drame de la migration, d’autant plus que je connais la région. J’avais déjà un regard moins neutre que quelqu’un qui ne connaît pas ce coin-là du monde. Là, en l’occurrence, c’était terrible de voir ces départs dans des conditions catastrophiques, de voir des gens disparaître en cours de route. Malgré cela, il y a toujours cette distance qui est imposée par la façon dont les médias traitent l’information, et par le fait que l’on n’a jamais vécu cette tragédie. C’est biologique : on peut être sensible à une situation, ressentir l’ampleur d’un drame, mais ce ne sera jamais suffisant. Il y aura toujours une limite organique à ce sentiment, du fait de ne pas avoir vécu ledit drame.

Que pensez-vous du traitement médiatique réservé à cette crise ?

Dans une société très globalisée avec beaucoup d’informations, une nouvelle chasse l’autre. A peine a-t-on commencé à parler du nouvel exode d’Idlib qu’est arrivée l’affaire Benjamin Griveaux, puis le coronavirus, puis l’affaire George Floyd. On a accès à toutes les informations du monde. Les nouvelles qui méritent d’être traitées en profondeurs sont nombreuses. Forcément, les informations, de part leurs formats, que ce soit dans les journaux télévisés ou la presse papier, restent souvent à la surface des choses. Pour creuser chaque sujet, il faut plus de temps et c’est l’une des possibilités qu’offre la bande dessinée.