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Ibrahim Karout, le Syrien qui sème l’apiculture urbaine à Paris

En 20 ans, le taux de mortalité des abeilles a augmenté de 30%. Un fléau pour la biodiversité que Ibrahim Karout, apiculteur syrien installé à Paris, tend bien endiguer en formant de jeunes réfugiés à son métier.

Ibrahim Karout est sûrement l’apiculteur le plus occupé de Paris. Entre les ruches de l’association Espero dans le nord de Paris, celles de l’Institut du monde arabe, et beaucoup d’autres, sa petite entreprise ne connaît pas la crise, même en temps de coronavirus. Les abeilles n’ont jamais eu autant besoin de lui.

Une histoire de famille

L’apiculture en milieu urbain s’est largement développée ces dernières années, une urgence pour la biodiversité dont témoigne l’émergence d’associations qui ont mis en place des ruches urbaines, à l’instar d’happyculteurs, Dardard ou Espero. Selon Ibrahim Karout, il y en aurait 700 à Paris aujourd’hui. Pour lui, l’amour des abeilles est une histoire de famille avant tout, commencée il y a près de 70 ans dans le village de Ayn Halakim,en Syrie. « Depuis que j’ai 3 ans, je m’amuse avec les abeilles et j’adore les regarder travailler. » Son père, apiculteur, possède une douzaine de ruches avec lesquelles il joue durant son enfance, une habitude si forte qu’il lui arrive encore aujourd’hui de travailler sans gants ni combinaison de protection.

Pourtant, il délaisse les abeilles pour partir étudier le génie électrique à l’Université d’Alep, puis travaille plusieurs années comme ingénieur électrique à Damas. C’est à la fin des années 80, qu’il retourne au village pour se lancer dans l’élevage d’abeilles. « Dans mon village, il y avait beaucoup de fleurs et les gens vivaient principalement de la culture du vers à soie, explique Ibrahim. Sauf que lorsque ces derniers tombent, il ne leur restait plus rien pour gagner leur vie. Avec mon père, on a donc cherché une solution commerciale à ce problème, et on a pensé à développer l’apiculture pour fournir un nouveau moyen de subsistance aux villageois. J’ai fait un essai avec 3 ruches, et ça a fonctionné ». Le projet se transforme rapidement en entreprise, puis en véritable empire. Le miel Karout est aujourd’hui distribué partout au Moyen-Orient et 80% des revenus du village sont actuellement générés par l’apiculture. L’activité ne faiblit pas, malgré les circonstances, et son frère s’en occupe depuis que Ibrahim a déménagé en France au début de la guerre. « Les abeilles ne se soucient pas de la guerre pour polliniser. Même pendant la guerre, de nombreux jeunes du village que j’ai formé m’ont appelé pour me remercier et me dire qu’ils continuaient de travailler », raconte-t-il.

Depuis 2016, il forme de jeunes réfugiés et demandeurs d’asile au métier d’apiculteur pour l’association Espero, mais il est aussi formateur à l’école d’agriculture urbaine de Paris. »Le contact avec les abeilles apprend beaucoup de choses, insiste-t-il Le travail collectif d’abord, car les abeilles travaillent en groupe et chacune apporte sa pierre à l’édifice, mais aussi la patience. Je vois beaucoup de jeunes arriver un peu tendus et stressés, mais lorsqu’ils arrivent dans le jardin pour travailler avec les abeilles, ils commencent à respirer. Quand on travaille doucement et patiemment avec les abeilles, on peut obtenir des résultats extraordinaires. »

Une profession menacée

Il poursuit également son entreprise familiale, avec sa fille et son beau-fils, à travers L’Abeille française, une société de production de miel naturel respectueuse de l’environnement qui sensibilise à l’apiculture urbaine, un enjeu essentiel au maintien de la biodiversité et indispensable au développement de circuits courts, surtout durant les crises, comme l’épidémie que nous sommes en train de vivre. « J’ai demandé à la maire de Paris Anne Hidalgo qu’on plante des arbres mellifères sur le chemin des jardins, ce qui permettra de favoriser pollinisation et donc la biodiversité, mais aussi les apiculteurs », précise Ibrahim.

Un métier d’apiculteur qui est aujourd’hui menacé par la production de miel industriel (souvent coupé au sucre), vendu à un prix beaucoup moins cher que le miel pur. « En France, beaucoup d’apiculteurs quittent leur métier car ils ne parviennent plus à gagner leur vie à cause de la concurrence du miel industriel, regrette l’apiculteur. Or l’abeille ne peut pas se développer seule, elle a besoin de l’homme. Mais surtout, obtenir du vrai miel, local et de qualité, nous permet de ne pas avoir à dépendre du miel industriel extérieur, ce qui est essentiel dans le cas d’une situation comme celle du coronavirus. »

L’ épidémie n’aura pas réussi à l’éloigner de ses chères abeilles, bien au contraire : « Cette épidémie est arrivée au printemps, le moment où il y a le plus de travail car nous devons tout préparer pour développer la colonie. Mais j’ai eu l’autorisation d’aller aider les abeilles tout seul, sans assistant. »