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Jeddah 21,39 : l’art saoudien se révèle au monde

Tribune - Catherine Cornet

Début des années 2000, quelques artistes indépendants saoudiens font leur entrée sur la scène de l’art contemporain international. Ahmed Mater et Abdulnasser Ghassem mais aussi des femmes comme Manal AlDowayan ou Noha Al Sharif participent à plusieurs salons d’art contemporain, et représentent l’Arabie dans des expositions collectives d’artistes arabes.

Ces artistes intriguent tout de suite le monde de l’art contemporain : l’art arabe connaît un vrai boum pendant cette période, mais le Royaume n’a pas habitué à exporter ses artistes. En 2003, nait une initiative plus structurée : Edge of Arabia. Selon ses créateurs, Mater, Ghassem et l’anglais Stephen Stapleton, l’aventure a simplement commencé avec « une histoire d’amitié improbable », lorsqu’un « groupe d’artistes se rencontrent sur les montages de Aseer en 2003 pour lancer un projet de passage de frontières contre les répercussions de la dernière guerre du Golfe ». Le monde de l’art contemporain commence ainsi à entrevoir les questionnements d’une jeunesse saoudienne jusque-là complètement silencieuse, ignorée et même un peu mystérieuse.

L’évolution de l’homme… et de l’artiste saoudien

Avec L’évolution de l’homme, œuvre symbole de cette nouvelle génération, Mater traduit les angoisses d’une génération qui ne pourra plus seulement compter sur le pétrole. Il présente même l’or noir comme une menace existentielle pour l’identité et le futur du pays.

Médecin de profession, il utilise des images scannées au rayon X de l’hôpital pour représenter une pompe à pétrole qui se transforme en portant la gâchette à sa tempe. A partir de ce mouvement, et en moins de 15 ans, l’ascension et la structuration de la scène contemporaine à l’international est d’une rapidité déconcertante.

De Londres à Venise : l’Arabie saoudite se présente au monde de l’art contemporain

Lorsqu’en 2008, Edge of Arabia présente sa première exposition à Londres le jeune commissaire Mater a déjà compris que le pas est historique : l’exposition présente les travaux de 17 artistes de Jeddah, La Mecque, Riyadh, Dharan, Abha et Khamis Mushait et Mater déclare à l’époque : « Edge of Arabia – London est un évènement fondateur dans l’histoire de l’art saoudien ».

L’année suivante, Edge of Arabia participe à la 53ème Biennale de Venise, consécration du groupe et de son travail. L’installation est visitée par plus de 11 000 visiteurs et jugée avec enthousiasme par le public plutôt difficile de la Biennale. L’intérêt pour les expressions artistiques de l’Arabie est consacrée en 2011, avec Le futur d’une promesse le pays occupe un pavillon national pour la première fois dans la longue histoire de la Biennale. Il faudra dorénavant compter sur l’art saoudien. L’aventure de la Biennale continue d’ailleurs en 2018, avec la première participation du Royaume cette année à la Biennale d’architecture.

Réflexion nationale

Pendant cette même période, l’art du monde arabe est plutôt centré sur l’hybridation et le dialogue-conflit avec certaines expressions de la globalisation, les artistes saoudiens expérimentent, au contraire, un art fortement lié à l’expérience nationale et à leurs racines, tout en commençant à construire un dialogue avec le monde. Lorsque Ahmed Mater va offrir The Evolution of Man aux Indiens de Standing Rock en lutte contre les pipelines dans le Dakota, l’internationalisation de l’art saoudien est définitivement confirmée.

L’ancrage national était jusqu’à très récemment, moins évident. La première exposition d’Edge of Arabia à Jeddah date de 2012. We need to talk est la première exposition d’art saoudien organisée dans le Royaume, qui a permis aux artistes de dialoguer avec les communautés locales.

[21,39]– Jeddah – Refusing to be Still

Jeddah [21,39] représente ainsi depuis son lancement en 2014 un évènement crucial pour la construction d’un art contemporain local saoudien. Cette année, les travaux d’Abdelkarim Qassem, la calligraphie contemporaine d’Abdulaziz Al Rashedi et de Nasser Al Sale proposent ce dialogue tant désiré entre un art national naissant et le public saoudien.
L’initiative est, de plus, fortement ancrée dans le tissu culturel local de Jeddah avec les œuvres d’Emy Kat qui interrogent, à travers ses photographies, l’histoire de Jeddah ; ou d’ambitieuses installations qui investissent les murs de Rubat Al Khunji.