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Katya Traboulsi, l’art pour faire taire la guerre

Katya Traboulsi est une artiste multimédia qui explore depuis toujours les conséquences de la guerre civile libanaise sur les êtres. Elle expose en ce moment Perpetual identities/The shell au Palazzo Ca’Zanardi de Venise, un travail sur la résistance des identités nationales et de l’histoire, malgré les conflits.

Son travail, mêlant à la fois peinture et sculpture, se caractérise par le contraste entre sa forme flamboyante et la noirceur de ses sujets. Sa dernière exposition individuelle Perpetual Identities/The shell a été présentée à la galerie Saleh Barakat de Beyrouth mais aussi la galerie Dominique Fiat à Paris en 2018. Elle se constitue d’une série de 46 pièces entièrement faites à la main et représentant des obus re-décorés de couleurs vives et formes sculptées, qui caractérisent chacun le patrimoine national et le savoir-faire local d’un pays. L’ensemble compose une métamorphose cathartique transformant ces objets militaires en oeuvres de beauté et de culture.

 

Pouvez-vous nous présenter la genèse du projet Perpetual identities/ The shell ?

 

Perpetual identities est un projet qui parle des identités du monde et de la guerre qui nous touche tous de manière indifférenciée. J’ai vécu pendant la guerre civile libanaise et après 15 ans de conflits, il n’y a pas eu de vainqueur mais les identités religieuses se sont renforcées et nous ont divisés. Lorsque la guerre en Syrie a éclaté, je vivais à Dubaï, mais cela m’a renvoyé à ce conflit au Liban. Le propos de ce travail est de montrer que lorsqu’un pays est en guerre, c’est l’ensemble du monde qui est touché. J’ai voulu montrer ce qui nous relie les uns aux autres : l’histoire et la culture. En remontant l’histoire de chaque pays, je veux me tourner vers l’avenir et montrer que l’identité ne meurt jamais et se perpétue en permanence.

 

“J’ai représenté les obus utilisés dans les années 80 pendant la guerre civile libanaise, car je crois que les bombes qui tombent sur la tête des gens, constituent un choc émotionnel dont on ne peut jamais se défaire.”

 

 

Est-ce que The shell est une métaphore des carapaces que l’on se crée au niveau individuel comme collectif ?

 

Ce projet était avant tout un moyen de faire taire les bombes. C’est une installation qui parle de l’histoire de l’humanité en même temps qu’un hommage aux artisans de différents pays. J’ai représenté les obus utilisés dans les années 80 pendant la guerre civile libanaise, car je crois que les bombes qui tombent sur la tête des gens, constituent un choc émotionnel dont on ne peut jamais se défaire. Si on peut oublier les tirs et les batailles de rue, les bombes sont les éléments les plus destructeurs qu’ils soient, physiquement et psychiquement sur l’être humain. J’ai donc recouvert ces bombes avec les identités de 45 pays, comme pour couvrir l’impact de la guerre. Perpetual identities/The shell est un projet de paix qui montre que toutes les nations se ressemblent avec une histoire et un héritage commun.

 

 

D’ailleurs vous avez utilisé des matériaux locaux pour chacune des pièces conçues : la pierre du blanche du Yémen, le granite d’Assouan pour l’Egypte. Comment avez vous travaillé avec tous ces artisans ?

Le projet a duré quatre ans et j’ai fait 18 voyages où je suis allée à la rencontre des artisans des différents pays représentés. Certaines pièces ont été fabriquées au Liban, mais pour la plupart je me suis rendue sur place. Je suis allée en Chine pour faire le travail de la porcelaine, en Egypte pour la sculpture sur granite et en Iran où j’ai réalisé la miniature de la pièce perse. Tous ces objets ont été conçus à la main et transmettent un savoir-faire, ce qui en fait des pièces uniques avec une âme. 

 

« Je ne sais pas où ça ira, mais au moins j’ai fait quelque-chose que j’ai senti nécessaire. »

 

Vous aviez aussi exposé un travail intitulé Generation war en 2013. Vous semblez hantée par la guerre ?

 

Après  la guerre au Liban, il y a eu un long moment de silence avant que les gens ne soient prêts à en parler. En 2013, j’ai été commissionnaire de cette exposition Generation war, qui montrait des photos de photojournalistes réalisées pendant la guerre alors que ces derniers n’avaient que 20 ans. Mon but était de montrer à nos futures générations l’expérience de la guerre, de faire réfléchir à son impact sur les êtres mais aussi de réussir à voir la beauté de notre humanité. Car je crois en la beauté de l’être humain. Ce fut un moment extraordinaire car en parcourant les photos, des souvenirs sont remontés à la surface des visiteurs, et chacun avait une histoire à raconter.

 

 

Pensez vous que l’art peut cicatriser des traumatismes de la guerre?

 

Je ne crois pas aux miracles car je pense qu’il y a des forces plus grandes que nous dans ce monde, mais au moins j’aurai laissé un témoignage. Je ne prétends rien avec mon travail, si ce n’est de laisser une trace d’une période de ma vie. Je ne sais pas où ça ira, mais au moins j’ai fait quelque-chose que j’ai senti nécessaire.