Le nouveau média digital et social pour découvrir l’Arabie et le Moyen-Orient. Décalé. Innovant.

Le monde arabe est-il en train de renouer avec ses racines juives ?

Depuis quelques mois, plusieurs initiatives tournées vers la communauté juive de la région sont lancées par des représentants de la société civile et des Etats arabes. En Arabie saoudite, en Egypte, aux Emirats, plusieurs projets de réhabilitation du patrimoine juif ou de création de lieux de culte sont en effet mis en place. Signes annonciateurs d’un monde arabe qui renoue avec ses origines juives ?

Les origines juives millénaires du monde arabe

Sur l’île tunisienne de Djerba, la communauté juive subsiste autour de la Ghriba, la plus vieille synagogue d’Afrique, et peut-être même du monde. Érigée en 586 avant notre ère, la légende veut que la synagogue Ghriba ait été construite à partir des vestiges du temple de Jérusalem, ramenés par les juifs ayant fui la ville sainte pour l’Afrique du nord.

Aujourd’hui, la petite communauté juive de Djerba vit toujours dans la tradition locale : “Nous sommes chez nous à Djerba !” affirme David, un bijoutier de l’île. La synagogue fait d’ailleurs l’objet d’un pèlerinage annuel, aux allures de véritable fête orientale, qui rassemble plusieurs milliers de personnes. 

 

Pèlerinage annuel à la synagogue Ghriba, à Djerba, Tunisie

 

Si la Tunisie dispose d’un patrimoine juif important, c’est loin d’être la seule parmi les pays arabes. Il y a quelques semaines, l’ambassadeur du Liban en France, Rami Adwan, a invité les membres de la communauté juive libanaise de France à un dîner au sein de l’ambassade, dans le 16ème arrondissement de Paris. Quatre générations de juifs libanais étaient ainsi présentes à ce rassemblement initié par un représentant de l’Etat, une première dans l’histoire du pays. Autour d’un repas casher, l’ambassadeur libanais a appelé la communauté juive de son pays à soutenir le Liban, notamment en y retournant. 

« Lors de cet événement, j’ai vu ce que le Liban devrait être, et cela a été exprimé par l’ambassadeur Adwan dans son discours lorsqu’il a souligné la nécessité pour les Juifs libanais de retourner dans leur patrie » a déclaré Nagi Gergi Zeidan, historien spécialiste de la population juive du pays du Cèdre. 

Une main tendue fort appréciée par les invités. 

 

David Zabari lisant un livre saint dans sa maison à Sadah Yémen. Fév 1988 Tirage moderne Israël / collection personnelle de l’artiste © Naftali Hilger

 

L’histoire du peuple juif dans le monde arabe est d’ailleurs mise à l’honneur à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, depuis le 24 novembre dernier, dans une exposition intitulée Juifs d’Orient. L’exposition met en lumière l’histoire juive millénaire de la région, à travers la présentation d’œuvres inédites prêtées par plusieurs musées internationaux telles que des manuscrits, des peintures et des photographies, ainsi que des installations musicales et audiovisuelles expliquant la culture du peuple juif autour de la Méditerranée. L’exposition revient également sur les liens importants qui ont uni les communautés juive et musulmane, ainsi que leur coexistence millénaire dans la région.

 

Plusieurs projets destinés à réhabiliter la culture juive dans la région

 

Certains Etats arabes se sont d’ailleurs engagés à restaurer le patrimoine juif de leur pays, comme l’Egypte, qui a investi près de 4 millions d’euros pour rénover Eliyahu Hanavi, la plus grande synagogue d’Egypte, et même du Moyen-Orient, hors Israël. 

Situé à Alexandrie et datant du XIVème siècle, cet immense édifice tombait en ruines lorsque le président égyptien Al Sissi a décidé de lancer un chantier colossal de 4 ans pour le remettre sur pied. Depuis janvier 2020, la synagogue est ouverte au public, pour le plus grand bonheur des juifs égyptiens. 

« Cela représente la reconnaissance de l’existence des juifs d’Égypte et de l’héritage qu’ils laissent. Je crois que la lumière a été faite sur cet héritage et qu’il y a plein de jeunes Égyptiens qui ont rejoint notre association pour la préservation de l’héritage des juifs d’Égypte » a déclaré Magda Haroun, présidente de la communauté juive du pays. 

Albert Arie, le doyen de la communauté en Egypte, voit dans ce projet un véritable engagement pour le patrimoine du pays : « C’est un signe quand même très important. Ce n’est pas une question de juifs. C’est un patrimoine. C’est l’histoire de l’Égypte, c’est tout. Et l’histoire de l’humanité aussi. »

 

La synagogue d’Alexandrie rénovée, 2019

 

D’autres pays arabes, qui n’ont pas de patrimoine juif, ont, quant à eux, décidé d’investir dans de nouveaux lieux de culte. C’est le cas des Emirats arabes unis, qui ont lancé la construction d’un site “multiconfessionnel” à Abu Dhabi. Ce site, appelé la Maison d’Abraham, comprendra une église, une mosquée et une synagogue, et verra le jour en 2022, d’après les autorités officielles. 

C’est un engagement important pour les plusieurs centaines de familles juives qui vivent aux Emirats, comme le souligne Elie Abadie, tout nouveau Grand rabbin de la communauté juive du pays, qui remplace son prédécesseur Yehuda Sarna : « J’ai l’impression de retrouver mes racines, la région où je suis né, la langue que j’ai parlée pour la première fois et les belles traditions et coutumes avec lesquelles j’ai grandi », a-t-il expliqué. Une première pour ce pays du Golfe, que de nombreux rabbins de l’étranger ont hâte d’explorer

 

Youself al-Otaiba, ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, et Elie Abadie, rabbin aux Emirats

 

L’Arabie saoudite, berceau de l’Islam et gardienne des principaux lieux saints musulmans, a quant à elle reçu le mois dernier la visite d’un rabbin américain, Jacob Herzog. Non sans ambition, Herzog rêve de devenir… le premier rabbin du royaume ! Ce rabbin new-yorkais a arpenté les rues de la capitale, Riyad, attisant la curiosité et la sympathie de nombreux Saoudiens, qui l’ont pris en photo ou salué d’un “shalom” convivial. La population juive locale, principalement composée d’expatriés, est estimée à une centaines de personnes seulement, mais le rabbin Herzog croit dur comme fer à la possibilité d’y officier dans les prochaines années

 

 

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que l’histoire millénaire de la communauté juive dans la région connaît un tournant initié par plusieurs Etats arabes. Le début d’un apaisement interconfessionnel au Maghreb et au Moyen-Orient ?