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Lynn Adib : “La musique est quelque chose de très puissant”

Pour le premier épisode de ce que l’on espère être une longue série d’interviews consacrées à la musique arabe sous toutes ses formes, nous recevons Lynn Adib, chanteuse, musicienne, et compositrice de musique arabe moderne et de jazz. Syrienne, profondément attachée au Liban, où elle a vécu, et à Paris, où elle est basée, Lynn Adib fait avec nous le point sur son parcours, ses influences, son actu et ses futurs projets.

Tu peux nous raconter ton parcours musical ?

Je faisais partie de La Chorale de Joie qui était à l’église de Notre-Dame-de-Damas. C’est donc vraiment à l’église que tout a commencé. J’avais plutôt une relation spirituelle avec le chant. J’ai vraiment grandi avec. On animait les messes, mais la particularité de cette chorale était d’être très penchée sur le côté musical et artistique. Ils nous donnaient même parfois des cours de musique. On travaillait avec les chorales musulmanes, on faisait plein d’activités qui étaient en dehors du côté religieux. Cela a toujours été un peu spirituel pour moi, mais pas religieux. Après, je suis entrée au Conservatoire de Damas, qui s’appelle Le Conservatoire Solhi al Wadi (un compositeur et chef d’orchestre, fondateur de l’orchestre symphonique national de Syrie, ndlr). Ensuite, je suis venu en France, et j’ai été acceptée au CRR de Paris, ce qui était un peu un endroit de rêve pour moi. Donc j’ai laissé tomber un autre rêve, qui était d’étudier aux Etats-Unis, à Berkeley, et je suis restée. Aujourd’hui, me voilà, je mixe tous les styles en même temps.

Quelles sont tes influences ?

J’ai beaucoup d’influences. On peut commencer par la musique byzantine, avec les chorales mentionnées plus haut. Il y a la musique qu’on appelle « Chaâbi » ou « Arab arab » aussi. Pour les Européens, c’est un peu Omar Souleyman qui incarne ce style, mais en fait, il n’est qu’un échantillon de cette richesse de musique traditionnelle qui est hyper simple, très répétitive, et qui donne comme une sorte de transe. J’adore ce style, c’est un peu ce que j’écris souvent aussi.

Ensuite, il y a la musique classique, mais pas tant que ça. Il y a Chopin que j’adore, particulièrement. Et après, il y a le jazz. Donc dans le jazz, j’ai commencé à écouter les chanteurs les plus connus. C’était vraiment basique au début : Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, vraiment les noms les plus connus. Et par la suite, j’ai découvert un peu le Bebop, c’est-à-dire un peu la musique des années 50 : Bird, Dizzy Gillespie et tout ce style de musique un peu rapide, stressé, un peu compliqué. Voilà un peu le mélange qui m’a influencée.

Il y a également la musique bulgare, que j’ai découvert en France, qui me rappelle un peu la musique byzantine quelque part. J’aime beaucoup ce côté chorale polyphonique, que l’on retrouve d’ailleurs en France avec les chants corses. En fait, j’aime tout ce qui me donne de l’émotion. Par exemple, j’écoute énormément de Rock et de RnB, j’adore Snoop Dogg ! Il n’y a pas vraiment de style, c’est plutôt les émotions qui sont délivrées.

Quel est le disque que tu emmènerais avec toi sur une île déserte ?

Oulà, c’est impossible de choisir je ne peux pas. Vraiment, je ne peux pas. Mais si tu m’y forces, je choisis Aziza Mustafe Zadeh. Son style est unique, c’est du jazz vocal, de la musique classique. Elle avait plusieurs courants dans sa musique et c’était un peu la première artiste que j’ai écouté énormément. Je marchais dans les rues de Damas en chantant ses chansons, aux sonorités un peu étranges. Il y a aussi Tigran Hamasyan, que j’aime beaucoup, mais c’est vraiment elle que je prends avec moi sur une île déserte.

Pourquoi chanter en arabe ?

Tout simplement parce que je voulais vraiment rendre l’arabe un peu plus accessible, un peu plus joli et prouver qu’on peut parfois ne pas comprendre les paroles, mais quand même ressentir quelque chose. Mon premier album est sorti à une période où les arabes, la Syrie en particulier, avait une assez mauvaise image, et je crois que j’avais envie d’aider à changer cela.

Les crises, au Liban et en Syrie, affectent-elles ta musique ?

Ce qu’il s’est passé en Syrie m’a beaucoup influencé, parce que j’ai l’impression que je suis beaucoup plus inspirée pour parler avec mon pays, quand je n’y suis pas. Quand tu es loin, tu sens ce besoin de communiquer avec tes origines, tes racines. Quand il y a eu ce problème (crise humanitaire en Syrie, ndlr), j’avais vraiment l‘impression de perdre ma connexion avec le pays. Donc j’avais besoin plus que jamais de parler ou de vraiment me libérer de ces émotions que j’avais. Je n’ai pas forcément décidé de parler, c’est-à-dire que j’ai chanté avec du scat, il y avait beaucoup de morceaux dans lesquels j’ai pensé à la Syrie, mais je n’ai pas mis de paroles, parce que j’avais juste des émotions à délivrer. C’est juste de la musique, parce que j’avais peur de mettre des paroles un peu politiques. Je ne voulais pas rentrer là-dedans.

Quant au Liban, j’y ai vécu il y a 10 mois. Cela ne me donne pas les mêmes émotions, ni le même besoin de communiquer avec le pays. C’est une histoire de temps aussi, les années vécues dans un endroit… Moi, je peux très bien chanter pour Paris maintenant, parce que j’ai vécu dix ans ici. Le temps fait les expériences… Mais je travaille avec Zeid Hamdan. C’est un producteur renommé libanais qui a fait naître la musique underground au Liban. On travaille ensemble et c’est vrai que vu qu’on n’est tous les deux actuellement pas au Liban, c’est comme si on avait vraiment besoin maintenant de faire de la musique plus que jamais. (Leur collab’ s’appelle Bedouin Burger, elle s’est récemment produite à l’institut du monde arabe dans le cadre d’un événement de soutien aux victimes de la catastrophe de Beyrouth, ndlr).

La musique est-elle d’autant plus importante pour un peuple en crise ?

La musique en soi, ou l’art en soi, c’est quelque chose de très puissant, mais ça demande du temps, ça demande beaucoup de sérieux et de persistance, mais on ne peut pas vivre sans. Même la personne qui souffre aujourd’hui au Liban, qui est dans les villages, je suis sûre qu’elle met la radio et met une musique qui lui plaît. Oui, la musique est très puissante, mais vraiment maintenant, dans la crise libanaise en particulier, et même en Syrie avec le Covid, on a besoin vraiment des choses plutôt basiques. De bras, de nourriture…