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Mats Grorud, réalisateur de Wardi : « Les camps ont évolué de petites tentes en 1948, aux grandes tours »

Extrait du film Wardi

Sorti le 27 février dans les salles obsucres, Wardi est un film d’animation du réalisateur norvégien Mats Grorud. Il suit la fille d’une jeune fille palestinienne dans le camp de réfugiés  Burj Al Barajneh au Liban.

Inspiré des souvenirs de son réalisateur qui a vécu quelques temps dans les camps, ce film est un hommage poétique aux luttes de l’exile mais aussi un beau message d’espoir. Il commence sur une madeleine de Proust: celle d’une goyave que Wardi mange avec son arrière-arrière grand-père: Sidi. Les même goyaves que ce dernier avait l’habitude de cueillir dans son verger lorsqu’il était enfant, vivant avec ses parents dans leur terre de Palestine, un mois avant la “Nakba” (catastrophe) de 1948 .  A partir de cette date charnière, le public voyage à travers l’histoire familiale de Wardi: une série de personnages, à la fois drôles et touchants, dansant entre joie et traumatismes. Un périple à travers le temps et l’espace mais surtout l’histoire palestinienne et libanaise.

Nous avons rencontré son réalisateur,  Mats Grorud pour parler du pouvoir des films d’animation de montrer la réalité du monde en développant de l’empathie pour des sujets qui peuvent paraître distants.

 

Vous avez vécu dans le camp de réfugiés palestiniens de  Burj al Barajneh au Liban pendant plusieurs années. Durant votre expérience, qu’est-ce qui vous a les plus frappé?

En regardant en arrière maintenant, les choses qui me frappent le plus sont l’honneur des gens. La façon dont les gens réussissent à plaisanter d’événements tragiques, non pas pour les rendre moins injustes, mais plutôt possible à supporter. J’étais aussi surpris par la sincère chaleur et sincérité des gens, la manière immédiate qu’ils ont eu de s’ouvrir à moi et de m’inviter dans la réalité de leurs vies et des camps, à moi qui n’était qu’un étranger en visite.  Aussi la tristesse dans les yeux des adultes qui repose sous la surface, et dont il est possible d’obtenir des parcelles, ici et là, entre une petite blague, une tasse de café ou une cigarette. Comme mon ami Abu Hassan me disait: “La guerre n’était pas facile. Tu savais que tu allais vivre ou mourir. Mais voir tes amis mourir un peu jour après jour, c’est la vraie guerre”.

Comment avez-vous réussi à rassembler toutes ces histoires pour construire vos personnages?

Comme j’ai vécu à l’intérieur des camps pendant un an, beaucoup de détails du film sont issus de mes observations et discussions pendant que je vivais là-bas. J’ai enregistré les entretiens de mes amis et ai travaillé en proximité avec d’autres palestiniens pendant que je faisais le script, afin de vérifier la justesse des détails. J’ai aussi lu beaucoup de livres sur le sujet et suis tombé sur une collection importante d’entretiens dans le livre de Dina Matar: “Ce que cela signifie d’être palestinien”, le livre de Fawaz Turki: “Âme en exil” ainsi que celui d’Elias Srouji “les Cyclamens de Galilée” et “ les archives de la Nakba” à Beyrouth.

Pourquoi avez-vous décidé de représenter toutes les générations de cette même famille ?

L’image première du film est celle des tours qui continuent de s’élever dans les camps. A chaque fois qu’une nouvelle génération naît, un nouvel étage doit être construit comme les palestiniens ne sont pas autorisés à posséder des terres au Liban, ni à retourner sur la leur en Palestine. Cette situation surréaliste d’être coincé, génération après  génération, était le point de départ de mon film. Je voulais aussi montrer comment les camps ont évolué de petites tentes en 1948, aux grandes tours d’aujourd’hui. J’étais intéressé de voir comment l’histoire était transmise de génération en génération, et de regarder comment les gens ont cherché par divers moyens à trouver de l’espoir.  

Dans le film, on voit  aussi le “garçon pigeon“, un personnage énigmatique qui refuse de descendre du toit de l’immeuble. Vous pouvez nous expliquer ce personnage?

Tout dans ce film est inspiré de la réalité à l’intérieur du camp. Là-bas, on pouvait trouver beaucoup de toits avec de jeunes garçons qui ont des pigeons et les entraînent. Ils hébergent ces pigeons afin qu’ils trouvent leur famille, mais leur fournissent aussi de la nourriture et un refuge. Ils ont l’air d’être dans leur monde, restant avec les oiseaux et le ciel. Les toits fournissent aussi un espace de paix et de liberté, où ils peuvent où ils peuvent s’échapper des mémoires du passé et des difficultés du quotidien dans le camp. En même temps, les garçons pigeons sont coincés et ne peuvent bouger nulle-part.

Dans l’histoire, les filles semblent plus joyeuses et pleines d’espoir. Comme la joyeuse tante de Wardi ou sa grand-mère. Alors que les hommes sont plus sombres et nostalgiques. Est-ce une réalité des camps?

Oui et non. Pour moi, c’était très important de montrer que les femmes de la famille sont fortes parce-que c’est exactement ce qu’elles sont. J’ai réalisé que dans la plupart des familles que j’ai rencontré là-bas, les femmes étaient le moteur de la famille. Dans le film, nous essayons d’humaniser les Palestiniens,  de les montrer comme quelque-chose de plus que de simples “réfugiés”, en cassant les stéréotypes. En ce qui concerne le portrait des femmes, il était important de montrer la force de ces femmes et filles dans les camps, et dans la société palestinienne en général.

Dernièrement, on peut voir de plus en plus de films d’animation explorant de sombres chapitres de l’histoire, comme Parvana avec les talibans en Afghanistan ou Funan et les Khmers rouges. Qu’est-ce que les films d’animation peuvent apporter de différent à ce types de sujets ?

Je pense que les films d’animation nous parlent d’une manière différente que ceux d’action. Le pouvoir d’utiliser des métaphores et allégories dans les images, donne la possibilité de rendre des sujets complexes plus facile à appréhender. Une des principales forces de l’animation est qu’elle permet au public de s’identifier aux personnages, leur permettant de s’approprier l’histoire à l’écran comme la leur et pas seulement celle des autres. Les abstractions des marionnettes et des dessins permettent de voir les personnages comme des membres de notre famille ou de nos amis.  

Pensez-vous que les films d’animation doivent être “engagés” ou doivent rester purement fictionnels pour préserver les enfants?  

J’imagine que c’est aux parents d’évaluer quand c’est le bon moment pour exposer leurs enfants à un certain type d’images ou d’histoires. Je pense qu’il est bon de permettre aux enfants de voir la réalité de ce monde, afin qu’ils puissent avoir une réaction émotionnelle ou intellectuelle à la violence et à la justice.  Et avec les films d’animation, cela peut être fait d’une manière qui ne soit pas traumatique pour eux. Dans mon film, il était important que la violence et cruauté du monde soit équilibrés avec le sentiment d’espoir et d’amour que les personnages partagent.  

Comme vous l’avez dit précédemment, ce film est aussi sur l’espoir et la transmission. Croyez-vous qu’un futur plus radieux attende la jeunesse palestinienne

La réalité de la crise politique et humanitaire au Moyen-Orient n’est pas très lumineuse. Mais ceci étant dit, on ne sait jamais ce que le futur va amener et ce que les nouvelles générations aspirent à changer et surmonter dans leur luttes pour une vie meilleure.