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Soeuf Elbadawi, chantre d’une vision du monde et de l’art nommée shungu

Opinion

Française d'origine comorienne, Ruwe écrit pour le magazine culturel Mwezi aux Comores et collabore régulièrement au site muzdalifahouse.com. Elle milite pour une visibilité de la scène culturelle comorienne actuelle, et nous livre ici son regard sur l’un des principaux acteurs locaux du secteur, Soeuf Elbadawi.

Auteur, comédien et metteur en scène, Soeuf Elbadawi est aujourd’hui l’un des maillons les plus représentatifs de la scène culturelle de l’archipel des Comores.

Il écrit, joue et chante. Il figure surtout un pays, les Comores, le sien, en retrait sur la mappemonde. Il questionne aussi les siens, qu’il trouve un peu éteints. «Nous portons notre nom français comme un fardeau. […] alors qu’à l’origine les navigateurs arabes parlaient de Djuzr’l’Qamar, le pays de lune. En fait, tout dépend de celui qui raconte». Soeuf Elbadawi – c’est son nom – évolue entre Paris et Moroni. «Mes deux points de chute. Je n’ai choisi, ni l’un, ni l’autre. Je suis né d’une histoire coloniale, entre ces deux rives. Mais j’ai un faible pour la terre-mère (les Comores), celle qui a accueilli mon premier souffle. J’y ai appris les mystères du shungu».

Entre Paris et Moroni, une vision du monde nommée « shungu »

Il s’agit d’une affaire de tradition et de cercle parfait, « au sein duquel l’humanité s’attrape comme un bonus, en œuvrant au service du nombre ». Il y est donc question de la fabrique des communs : «Dans cette société, on ne naît pas humain, on le devient, en contribuant à l’intérêt général, et selon un long processus, fait de dons et de contre-dons. Le shungu est une manière de faire récit ensemble dans une communauté déterminée». Une vision du monde qu’il souhaite partager à Uzerche, où BillKiss* I O Mcezo*, sa compagnie de théâtre va être en résidence pour ces trois prochaines années. «Nous allons y converser avec des jeunes collégiens, initier d’autres tracés avec des compagnons de route, comme le philosophe anthropologue Dénètem Touam Bona ou le dramaturge suisse Jérôme Richer, imaginer un banquet citoyen, inspiré du shungu originel, avec des habitants d’Uzerche, tout en travaillant à de nouvelles créations », confie-t-il.

Aux Comores, Soeuf Elbadawi travaille à un spectacle avec des lycéens, qui ont traduit Un poème pour ma mère la rage entre les dents, qu’il a publié aux éditions Komedit en 2008. « Je suis dans ce va et vient permanent entre la France et les Comores ». Tout en se battant pour la création d’une nouvelle scène à Moroni, par exemple, il répète à Paris avec Mwezi WaQ, son groupe de musique, dont le premier album, Chants de lune et d’espérance (Buda Musique), a été consacré par l’Académie Charles Cros en 2013. Le prochain est annoncé pour l’automne 2022. «On entre bientôt en studio. On y raconte les mêmes attentes citoyennes qu’à l’époque du premier opus. En plus conséquent, peut-être. L’album va s’appeler Le blues des sourds muets. Pour l’instant, on retravaille les titres», afin de rendre compte de ce monde «rendu de plus en plus insensible à nos yeux».

Soeuf Elbadawi, artiste choral et partageur : l’interdépendance comme force de création

A l’affiche de l’édition du festival Corpus Africana à Toulouse en octobre, Soeuf Elbadawi, qui publie La fanfare des fous chez Komedit, revient aussi à l’affiche avec Obsession(s) Remix en mai 2022, au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet, avant de signer une nouvelle création pour les Francophonies en Limousin à l’automne 22. «Je suis un hyper actif. J’ai besoin de me dépenser». Dans trois semaines, paraît un ouvrage collectif, qu’il supervise pour le compte du Conseil National de la Presse et de l’Audiovisuel (CNPA). Un livre sur les médias aux Comores, publié aux éditions Bilk & Soul, structure qu’il a fondé, il y a quelques années, pour «soutenir de très bons projets-pays dont personne ne voulait», dit-il avec le sourire. «Ce livre est un projet à plusieurs mains, mais qui correspond à ma façon de travailler, qui est que j’essaie toujours de m’entourer de personnes, sans lesquelles rien n’est possible. Personne ne se suffit à lui-même, d’où l’intérêt que j’ai pour la tradition du shungu, au sein de laquelle l’interdépendance reste une valeur fondatrice et souveraine».

Ruwe