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Raja Alem : « Toute ma vie, j’ai tenté de m’extraire des stéréotypes »

Peu nombreuses sont les écrivaines saoudiennes dont les oeuvres sont parvenues jusqu’en France. Née à la Mecque, Raja Alem est l’une d’entre elles: auteure de douze romans traduits dans plus d’une dizaine de langues, elle s’évertue, à travers ses oeuvres, à déconstruire la fracture générationnelle entre l’Arabie saoudite d’hier et d’aujourd’hui.

Depuis l’âge de 15 ans, Raja Alem écrit des romans. Née dans la ville de La Mecque en 1970, elle imagine dès l’adolescence des récits dont la trame s’inspire de ses origines et de sa culture religieuse. Après des études littéraires à Djeddah et un passage dans le monde du journalisme, c’est à 26 ans qu’elle publie son premier roman, Tariq al-Harir.

Déjà remarquée à cette occasion, elle continue sur cette voie jusqu’en 2005, année où elle est récompensée par le Prix de la créativité arabe de l’UNESCO. Confortée dans cette nouvelle carrière, elle multiplie les projets d’écriture, et déménage à Paris en 2006.

Raja Alem, Le collier de la colombe
Raja Alem, Le collier de la colombe

Déboussolée autant que fascinée par la culture française, Raja Alem n’en reste pas moins fidèle à ses canevas d’écriture, qui puisent dans les lieux, les personnages, et les traditions moyen-orientales. Avec adresse, elle réussit à faire cohabiter des thèmes ancestraux avec une écriture moderne et fluide.

La fiction, miroir du réel

Jusqu’ici, deux de ses œuvres ont été traduites en français : Khatêm : une enfant d’Arabie, et plus récemment Le collier de la colombe, aux éditions Stock. Dans ce dernier roman, Raja Alem a choisi de mettre en scène sa ville natale, La Mecque, sur fond de roman policier. Au-delà de l’intrigue, elle dépeint une civilisation en pleine transformation, et où les relations intergénérationnelles se complexifient irrémédiablement. Un miroir de la société saoudienne actuelle, tournée vers plus modernité, de technologie, et d’ouverture, mais dont l’héritage culturel et religieux reste extrêmement fort.

Par ses origines, ses voyages et son expérience en tant que romancière, Raja Alem sait ce que signifie la perte de repères culturels. Comme elle le dit elle-même : « toute sa vie, elle a essayé de faire tomber les stéréotypes ». Dans la fiction comme dans le réel, elle s’évertue de créer des ponts entre les individus, pour que les regards évoluent et que le cultures puissent se partager et se vivre en harmonie.

Quand avez-vous commencé à écrire ?

Raja Alem : J’ai commencé à écrire très tôt, quand j’avais une quinzaine d’année, depuis j’ai publié 12 romans. Mes livres ont été traduits dans plusieurs pays, en polonais, anglais, allemand, français…

Pouvez-vous nous parler de votre dernier roman ?

Raja Alem : Il s’intitule “Le collier de la colombe”. Il a été publié en français chez Stock. Ce livre est très important pour moi, parce qu’il retranscrit les changements qui sont en train de transformer ma ville – car je suis née à La Mecque. J’y ai vécu quand elle était encore une “ville antique”, et je l’ai vue passer d’une figure ancienne à la modernité. Dans un premier temps, ce changement m’a sidérée, parce que beaucoup de monuments ont disparu.

Mais ces évolutions étaient nécessaires, pour pouvoir accueillir chaque année les pèlerins du monde entier. Ce livre est un hommage nostalgique à l’ancienne ville de La Mecque, et ce qui a pu arriver aux habitants ont assisté à cette transformation si rapide. Car cela a créé un fossé entre les individus, divisés entre deux époques : imaginez votre mère et votre grand-mère appartenant à un espace temps ancien, et vous, en plein dans la modernité. De la science-fiction !

En tant qu’écrivaine saoudienne, avez-vous dû surmonter des difficultés particulières pour écrire ?

Raja Alem : J’ai beaucoup voyagé étant jeune, et aujourd’hui j’essaie de mettre sur le papier ce qu’une personne venant d’un environnement très religieux peut ressentir en arrivant dans un pays comme la France : ça a été une expérience très enrichissante qui m’a ouverte à de nouveaux horizons. En étant imprégnée de ce sentiment de liberté, j’ai moi-même beaucoup évolué en tant qu’individu.

Si vous aviez un message à transmettre à vos lecteurs en France ?

Raja Alem : Écoutez avec votre cœur et ouvrez-vous aux autres sans les mettre dans des cases. Toute ma vie, j’ai tenté de m’extraire des stéréotypes. Nous avons tendance à mettre des étiquettes sur les autres, sur nous-mêmes. Et alors on entend : ils sont rigides, ce sont des  conservateurs, des fondamentalistes, à propos des Saoudiens et de ceux qui viennent de la culture islamique.

Mais c’est faux : il y a des gens qui sont ouverts sur le monde, ouverts aux autres et qui ont des aspirations. Nous sommes tous les mêmes, quelle que soit notre origine.