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Reem Bassiouney : « Difficile d’être une femme dans le monde lorsque l’on est une figure publique »

La plus prestigieuse récompense littéraire en Égypte vient d’être décernée à Reem Bassiouney, professeure à l’Université américaine du Caire, qui nous plonge dans une trilogie haletante sur l’histoire des Mamelouks.

Auteure de plusieurs nouvelles et récits courts, Reem Bassiouney s’est déjà fait remarqué en Egypte avec ses oeuvres, qui ont été traduits en anglais à l’instar de Dr Hanaa ou du vendeur de pistache. Elle a aussi écrit de nombreux livres académiques en sociolinguistique, discipline qu’elle enseigne à l’Université Américaine du Caire et dans lesquels elle analyse les relations entre la société égyptienne et le langage. Son dernier livre, la trilogie Mamelouke, est déjà au top des vente en Égypte.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la littérature?

J’ai commencé à étudier la littérature avant la sociolinguistique, et celle-ci a toujours fait partie de mon identité. J’ai fait des études en littérature anglais à l’Université d’Alexandrie et nous lisions beaucoup de nouvelles du monde entier, ce qui m’a beaucoup influencé. Venir d’une ville comme Alexandrie est intimement lié à mon processus créatif. Si j’écris depuis que j’ai douze ans, j’ai dû écrire 13 nouvelles avant d’en publier une. Le première que j’ai publié s’appelait L’odeur de la mer, et parlait d’Alexandrie. En même temps, je vivais déjà à l’étranger où j’étudiais en Grande-Bretagne , ce qui a nourri mon intérêt pour les questions identitaires. 

En quoi l’étude de la sociolinguistique a-t-elle influencé votre écriture ?

En Égypte, quand vous êtes diplômé, vous pouvez être nommé professeur au sein de l’université dans laquelle vous travaillez. Ce fut mon cas et on m’a fait comprendre que si je voulais continuer jusqu’au doctorat, je devrai étudier la sociolinguistique. C’est donc ce que je suis partie faire à l’Université d’Oxford. La sociolinguistique est une discipline qui explore les relations entre le langage et la société, ce qui s’est finalement révélé très utile pour ma carrière d’écrivain. Lorsque j’écrivais mon livre Sociolinguistique arabe (Arabic Sociolinguistics) en 2019, j’ai beaucoup appris sur le monde arabe et c’est au même moment que j’ai écrit ma nouvelle Love, Arab style. Une fiction sur la vie d’une jeune femme égyptienne et sur la manière dont elle est perçue dans le monde arabe pendant qu’elle vit aux Etats-Unis. Pendant l’écriture d’Amour et identité dans l’Egypte Moderne (Language and Identity in Modern Egypt), j’ai commencé à m’intéresser à la relation entre identité et histoire en Égypte, ce qui m’a amenée à écrire Le guide touristique (The Tour Guide). Sociolinguistique et littérature ont donc toujours fonctionné main dans la main dans mon processus d’écriture.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire cette trilogie sur les Mameloukes ?

Je viens d’Alexandrie donc initialement, j’ai plus d’affinité avec l’héritage grecque de l’Égypte que son patrimoine islamique. Lorsque j’ai déménagé au Caire en 2013 pour devenir professeur à l’AUC, des amis m’ont traînée à la mosquée du Sultan Hassan, j’ai alors découvert une beauté que je n’avais jamais apprécié avant. J’ai immédiatement ressenti une affinité spirituelle avec le lieu, je me souviens qu’il y avait un chanteur soufi et que j’ai commencé à pleurer. J’ai donc voulu savoir qui était ce sultan Hassan, et j’ai découvert qu’il était un jeune homme qui avait dépensé toute sa fortune pour construire cette mosquée puis qui avait été tué. Mais cela ne me suffisait pas, alors j’ai passé trois ans de ma vie à me plonger dans l’histoire des mamelouks. Je me suis appuyée sur des ouvrages en arabe contemporains, mais surtout sur des chroniques de voyageurs européens qui ont raconté ce qu’ils avaient vécu dans leurs mémoires . Ce qui m’a fourni beaucoup de détails pour mon histoire. C’était fascinant d’avoir accès à cette part ignorée de l’histoire égyptienne. Aujourd’hui, plus personne ne parle des Mamelouks alors qu’ils ont gouverné l’égypte pendant près de 300 ans et nous ont laissé la plupart de nos monuments.

Comment vous sentez-vous après avoir reçu le prix Naguib Mahfouz ?

Je suis très fière car je suis une grande admiratrice de son travail. Je pense qu’il y a beaucoup d’honnêteté et de fraîcheur dans ses livres, que vous pouvez les lire à n’importe quel moment de votre vie et qu’ils parlent à votre âme. Il y a beaucoup d’humanité dans ses ouvrages. Je suis aussi très heureuse car ce prix m’a été délivré alors que la nouvelle était déjà au top des ventes, ce qui m’a conforté et donné beaucoup de confiance en moi.

Est-ce que vous trouvez difficile d’être une femme écrivain aujourd’hui?

Je pense qu’il est difficile d’être une femme dans le monde lorsque l’on est une figure publique, qu’il s’agisse d’une écrivain, journaliste ou d’une actrice. Ce n’était pas difficile pour moi parce-que mon statut de professeur m’a permis d’avoir assez de crédibilité, mais je peux voir de jeunes femmes écrivaines qui rencontrent beaucoup plus de difficultés.