La sonnerie de son téléphone retentit. Adil, 28 ans, sursaute légèrement avant de répondre. « Oui maman, j’ai pris mon rendez-vous chez le psy. Non, je ne suis pas fou, c’est juste une dépression. » Il soupire en raccrochant, épuisé de devoir constamment justifier sa démarche thérapeutique auprès de sa famille. Une scène devenue courante au sein de nombreux foyers musulmans, où parler de santé mentale reste souvent tabou, associé à la folie ou à un manque de foi. Pourtant, une révolution silencieuse est en marche.
L’émergence d’une parole libérée sur la santé mentale
« La dépression n’est pas un manque de foi, c’est une maladie qui se soigne », affirme Samia Hathroubi, éducatrice et militante, lors d’un atelier communautaire à Paris. Cette affirmation, qui aurait pu choquer il y a quelques années, trouve aujourd’hui un écho grandissant parmi les jeunes musulmans. Dans certains pays arabes comme la Tunisie et le Maroc, près de 29% de la population souffrirait de dépression – un chiffre alarmant face à la pénurie de professionnels qualifiés (moins d’un psychiatre pour 100 000 habitants au Maroc).
Cette prise de conscience s’explique d’abord par un accès facilité à l’information via les réseaux sociaux. Sur TikTok, Instagram ou Twitter, des jeunes musulmans partagent leurs expériences et déconstruisent les tabous. « Les réseaux sociaux nous permettent de voir que nous ne sommes pas seuls face à nos difficultés », témoigne Yasmine, 25 ans, suivie par plus de 10 000 personnes sur Instagram où elle parle ouvertement de son anxiété et de sa thérapie.
L’autre facteur déterminant est la redécouverte des enseignements islamiques sur le bien-être psychologique. « L’Islam a toujours promu une approche holistique de la santé incluant le corps et l’esprit », rappelle Dr. Tarek Brahmi, psychiatre et auteur d’ouvrages sur la spiritualité et la santé mentale. « Le Prophète lui-même encourageait ses compagnons à partager leurs préoccupations et à chercher des remèdes. »
Entre stigmatisation culturelle et ressources spirituelles
Pour de nombreuses familles musulmanes, les troubles psychologiques restent associés à une faiblesse spirituelle, voire à une possession par des djinns. Cette conception pousse encore beaucoup de personnes en souffrance vers des pratiques traditionnelles comme la ruqya (exorcisme islamique) ou des visites à des guérisseurs, parfois au détriment d’un accompagnement médical adapté. Au Maroc, le mausolée de Bouya Omar, fermé par les autorités en 2015, illustrait les dérives possibles de cette médecine parallèle, avec des conditions de détention inhumaines pour les personnes considérées comme « possédées ».
Pourtant, la spiritualité islamique offre aussi de puissantes ressources pour la résilience psychologique : la prière quotidienne (comparable à une pratique de pleine conscience), la prière d’istikhara pour gérer l’anxiété décisionnelle, la méditation sur les versets coraniques ou le soutien communautaire. « Ces pratiques ne se substituent pas à la thérapie, mais peuvent la compléter efficacement », souligne Myriam Lakrafi, psychologue clinicienne spécialisée dans l’accompagnement culturellement sensible.
« Le plus grand défi pour les musulmans aujourd’hui est de distinguer ce qui relève de la tradition culturelle et ce qui vient véritablement des enseignements islamiques. L’Islam encourage la recherche de soins et ne stigmatise nullement les troubles mentaux, contrairement à certaines interprétations culturelles. » — Dr. Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre et auteure
Des défis spécifiques au sein de la communauté
Les musulmans font face à des défis particuliers en matière de santé mentale. Pour ceux vivant en Occident, l’islamophobie et les discriminations génèrent un stress chronique documenté par de nombreuses études. Pour les femmes, la situation est souvent plus complexe encore, prises entre injonctions familiales traditionnelles et discriminations multiples.
« Beaucoup de jeunes femmes musulmanes développent ce que j’appelle une ‘détestation de soi’ face aux stéréotypes constants qu’elles subissent », explique Dr. Bouvet de la Maisonneuve. Ce phénomène est aggravé par les pressions familiales concernant le mariage, la carrière ou la pratique religieuse, créant parfois un sentiment d’isolement intense.
Les jeunes générations, particulièrement, se retrouvent à naviguer entre des identités multiples, parfois jusqu’à vivre un véritable « coming out » spirituel auprès de leurs familles lorsqu’ils souhaitent affirmer une pratique religieuse différente, qu’elle soit plus stricte ou plus souple que celle de leurs parents.
Vers une approche intégrée et culturellement sensible
Face à ces réalités, de nouvelles initiatives émergent pour répondre aux besoins spécifiques des communautés musulmanes. Des plateformes comme Sakoon, Naseeha ou Khalil Center aux États-Unis proposent des services de thérapie par des professionnels formés aux spécificités culturelles et religieuses. En Europe, des associations comme Barkélite ou Hozes développent des groupes de parole et des ressources adaptées.
« Ce qui me semble essentiel, c’est de créer des espaces où les musulmans peuvent parler ouvertement de leurs difficultés sans craindre d’être jugés sur leur foi », explique Sarah Benkoumoun, fondatrice d’un podcast sur la santé mentale des minorités religieuses. Ces initiatives reconnaissent l’importance d’intégrer les questions spirituelles dans l’accompagnement psychologique, plutôt que de les opposer.
Le deuil illustre particulièrement bien cette évolution : longtemps enfermé dans des codes traditionnels restrictifs (« ne pas trop pleurer », « accepter la volonté divine »), il fait désormais l’objet d’une réflexion plus nuancée, reconnaissant la légitimité de l’expression émotionnelle tout en s’appuyant sur les ressources spirituelles.
L’avenir de la santé mentale dans les communautés musulmanes
La normalisation progressive des discussions autour de la santé mentale dans les communautés musulmanes représente une évolution majeure. Les imams et leaders communautaires jouent un rôle croissant dans ce changement, comme l’illustre l’imam Tareq Oubrou qui collabore régulièrement avec des professionnels de santé pour sensibiliser sa communauté à Bordeaux.
Les défis restent nombreux : manque de professionnels issus des communautés, accessibilité limitée des soins dans de nombreux pays musulmans, persistance de stigmates culturels. Mais l’émergence d’une génération plus ouverte à ces questions, conjuguée à une redécouverte des ressources spirituelles islamiques, ouvre la voie à une approche plus équilibrée.
Comme le résume un hadith souvent cité dans ce contexte : « Pour chaque maladie, Allah a créé un remède. » Une sagesse qui rappelle que chercher de l’aide pour sa santé mentale s’inscrit pleinement dans la tradition prophétique, loin des tabous culturels qui persistent encore aujourd’hui. C’est peut-être dans ce retour aux sources, conjugué à l’ouverture aux approches modernes, que réside la clé d’une meilleure prise en compte de la santé mentale dans les communautés musulmanes du XXIe siècle. ✨
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