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Tarek Yamini, pour l’amour du jazz

Le pianiste de jazz libanais Tarek Yamani a récemment sorti son dernier titre “King Matar", une pièce en hommage au virtuose libanais de bouzouki Matar Muhammad. L’occasion de revenir sur le parcours de ce musicien autodidacte et sur son amour du jazz.

Après avoir découvert le piano très jeune à travers le classique, Tarek Yamani a finalement rapidement bifurqué vers le jazz qu’il a appris tout seul, sans passer par une école. En 2012, il sort “Ashur”, un premier album hybride qui réinvente la musique classique arabe aux lueurs de la musique jazz. Un style qui lui vaut l’étiquette d’Afro Tarab, en référence à la musique afro-américaine et à l’émotion d’extase et de communion entre le spectateur et l’interprète résultant d’un air de musique arabe. Depuis, il a reçu de nombreux prix et bourses et compose même pour des courts métrages. Son dernier EP intitulé King Matar vient rappeler le respect du musicien pour l’ icône du jazz arabe des années 70 Matar Muhammad.

Pourquoi es-tu passé de l’apprentissage de la musique classique au jazz à l’âge de 19 ans?

Je n’aimais pas le système classique, même quand j’étais enfant. Au Liban, à l’époque, le système était très rigide, ça ne ressemblait pas à de la musique et si vous faisiez une erreur, les professeurs vous battaient avec un bâton (rires). J’ai découvert plus tard que j’avais un penchant naturel pour faire les choses comme je le sentais et non comme c’était écrit sur une partition. J’aimais l’idée d’improvisation. Quand je suis devenu adolescent, j’étais attiré par le heavy metal et le rock alors j’ai appris la guitare tout seul et je suis devenu ce métalleux qui jouait de la guitare électrique et faisait des solos. Mais plus tard, je me suis ennuyé et quand j’ai découvert le jazz, j’ai réalisé que c’était tout ce que je cherchais.

Quelles étaient tes références musicales à cette époque ?

J’écoutais l’album de Herbie Hancock intitulé « The new standard ». Je me souviens que dans un vieux magasin de musique appelé « Melody » à Beyrouth, alors que je traînais autour du rayon jazz, le type de la caisse a mis cet album avec le son très fort. Je me souviens avoir pensé que c’était exactement ce que je voulais, mais comme il n’y avait pas vraiment de cours de jazz au Liban, j’ai décidé d’apprendre par moi-même en essayant d’imiter ce que j’écoutais à l’oreille . Cela a changé ma vie, car le jazz m’a redonné envie de jouer du piano, que j’avais abandonné depuis longtemps.

Aujourd’hui, tu interprètes une musique que tu appelles Afro-Tarab. Peux-tu nous expliquer ce que c’est et comment tu en es arrivé là ?

J’ai nommé cette musique ainsi parce que je ne voulais pas que les gens l’étiquette d’une manière qui ne me plaise pas. Afro Tarab est une africanisation du tarab, qui est la musique classique arabe: de la musique arabe traditionnelle avec un ADN africain. Lorsque tu te plonges dans une nouvelle langue, au point de la parler couramment, ton accent est naturellement présent mais c’est juste une saveur provenant de ton propre dialecte, et le résultat représente ce que l’afro tarab est pour la musique en quelque sorte. C’est ce que j’ai essayé d’expérimenter avec mon deuxième album Lisan Al Tarab : Jazz Conceptions in Classical Arabic « . Les mélodies sont arabes mais le jeu entre les musiciens et les harmonies viennent de l’univers du jazz.

En 2015, tu as sorti Peninsula, un album inspiré par les rythmes de la péninsule arabique. Comment as tu travaillé sur le processus de recherche? 

C’est une idée à laquelle je pensais depuis un moment mon percussionniste, mais l’opportunité s’est présentée lorsque la fondation de musique et d’art d’Abu Dhabi nous a approché pour faire un nouvel album. J’ai pensé que c’était le bon moment pour le faire, alors j’ai déménagé à Dubaï et j’ai commencé à faire des recherches. Je pensais que je n’allais pas trouver grand-chose, mais j’ai été époustouflé de découvrir tout ce patrimoine. Je me suis retrouvé sur des forums locaux de Bahreïn, d’Oman et d’Arabie Saoudite où les gens partageaient de la musique et des MP3, ……. j’ai également trouvé un livre écrit par une universitaire américaine sur la musique et les traditions de la péninsule arabique. Il m’a été très utile car il n’y avait aucune référence existante ni aucun élément de comparaison et il était difficile de trouver le nom des instruments. J’ai donc choisi 10 rythmes de la région que j’ai mis dans mon logiciel de son et j’ai ensuite commencé à jammer et à y ajouter des lignes mélodiques. 

Qu’est-ce que la musique Khaleeji a de particulier?

La musique khaleeji est très particulière, principalement en raison de ses rythmes. Dans les pays du Golfe, la nature de la musique est vraiment polyrythmique, ce qui n’est pas le cas de la musique levantine qui suit plus un style de musique tarab avec un type de rythmique binaire. La péninsule arabique a aussi une histoire millénaire d’esclavage et donc beaucoup de descendants africains, un élément qui a joué un grand rôle dans les instruments utilisés ainsi que les rythmes, même si l’influence de l’Inde et de l’Iran qui ont aussi une longue tradition de rythmes a aussi joué un rôle.

Quels sont vos prochains projets?

J’écris pour un quatuor à cordes basé à Chicago qui s’appelle Spektral, un exercice de composition assez nouveau pour moi. J’espère que la première aura lieu à l’automne 2021 comme prévu.