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Walid Ben Selim : « De Néruda à Darwich, la poésie nous permet de nous élever »

En novembre dernier, à l’Institut du Monde Arabe, le chanteur et slameur marocain Walid Ben Selim devait inonder l’auditorium de son flow ravageur sur la prose du célèbre poète palestinien Mahmoud Darwich. L’événement a été annulé en raison de la pandémie de la Covid-19. KAWA News est allé à la rencontre du slameur et vous propose, en exclusivité, son interview en marge de la Journée mondiale de la poésie ce dimanche.

Dans le cadre d’une performance intitulée “Le lanceur de dés”, en référence au poème  testament du même nom laissé par le poète palestinien Mahmoud Darwich à la veille de sa mort, le chanteur et ex-rappeur marocain Walid Ben Salim devait déclamer les vers du poète de sa voix mystique devant l’auditorium de l’Institut du Monde arabe en novembre dernier. Le poème métaphysique qui se penche sur la notion de hasard dans l’existence humaine, devait, par ailleurs, être mis en musique avec son coéquipier du groupe de fusion N3rdistan, le joueur de qanoun tunisien Nidhal Jaoua, ainsi que la pianiste franco-italienne Agathe Di Piro. L’événement n’a pas eu lieu en raison de la Covid 19, et KAWA a choisi la Journée mondiale de la poésie pour partager sa rencontre avec ce chanteur, enchanteur et fondateur de N3rdistan.

Quels ont été tes premiers pas dans la musique?

J’ai d’abord étudié au conservatoire de Casablanca, où j’ai étudié le violon mais j’ai rapidement bifurqué vers le rap avec un groupe qui s’appelait Thug gang, où j’ai rencontré Widad (NDLR Widad Brocos, sa coéquipière dans N3rdistan). C’était les prémices du rap au Maroc, ce qu’on appelait la Nayda, un grand mouvement culturel qui a fait émerger une nouvelle scène marocaine. Puis je suis venu en France à 17 ans où j’ai évolué vers le métal avec la rencontre de musiciens avec lesquels on jouait du métal fusion arabe. Mais j’ai vraiment eu le déclic en 2011 alors que je suis parti accompagner un chanteur français en Inde. Ce dernier m’a fait chanter à la fin du concert et je me suis fait repérer par une peintre indienne qui m’a invité à faire des résidences en Inde, et spécialement au Kerala. 

Qu’est-ce que N3rdistan signifie ?

N3rdistan, c’est le pays des exilés. Le mot “N3rd “ en arabe signifie “dé”, donc c’est aussi le pays de la chance et du hasard. C’est un clin d’oeil au poème du poète palestinien Mahmoud Darwich “le lanceur de dés”. En tant que musiciens qui utilisons des sons numériques et donc en tant que nerds, nous sommes en train de basculer vers un exil numérique. Un exil plutôt positif car je fais partie d’une génération qui a grandi dans un pays fermé qui a vu l’arrivée d’internet comme une fenêtre ouverte vers l’extérieur. Sinon N3rdistan c’est aussi un groupe de fusion aux sonorités électroniques.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de déclamer de la poésie arabe en musique?

La poésie tient une place centrale dans ma vie. Je trouve qu’il n’y a rien de plus naturel que la poésie et que si le monde en avait un petit peu plus, tout irait mieux. De la poésie de Neruda à celle de Mahmoud Darwich, elle est ce qui nous permet de nous élever. Le problème c’est qu’on croit souvent qu’elle est inaccessible, alors qu’elle est partout dans notre quotidien.  C’est pourquoi on anime aussi des ateliers pour casser cette image de plafond de verre qu’il y a autour de la poésie, afin de montrer qu’elle est accessible partout dans nos vies.

Quels poètes t’inspirent?

Avant, j’avais cette image faussée que la poésie ne traitait que d’amour. Et comme je faisais du rap et du métal, je n’avais pas vraiment envie de l’attaquer sous cet angle mais plutôt celui de la résistance ou de la révolte. Un jour, un ami m’a fait découvrir le poète irakien Ahmad Matar et j’ai été bousculé car j’ai découvert qu’on pouvait faire de la poésie engagée et même révoltée, notamment avec le poème  « Irhalou ! », qui signifie « Dégagez ! » en arabe et a pas mal résonné pendant les soulèvements du printemps arabe. Cette découverte m’a réconciliée avec la poésie

Comment est venu l’idée du projet du Lanceur de dés?

Il y a deux ans, à l’occasion de dix ans de la mort de Mahmoud Darwich, j’ai été appelé avec plusieurs artistes par le festival arabesque à composer 2 ou 3 morceaux sur des poèmes du poète. Nous étions plusieurs à passer sur scène et à la fin du spectacle, le directeur du festival m’a demandé si j’étais intéressé à aller plus loin. Je lui ai dit que j’aimerai réciter le poème du Lanceur de dés en entier. Quand nous avons commencé à travailler sur le texte avec les autres musiciens, nous avons tous été chamboulés. Car il remet tout en question en commençant par cette interrogation: “qui suis-je?”. 

Comment tu expliques que ce poème ait eu autant de succès?  

Je pense que c’est son poème le plus humain, où la question de l’être est le plus pleinement explorée. Ce poème évoque le fait que même dans le fatalisme le plus profond, il y a toujours moyen de changer les choses. Cette possibilité de changement dans le hasard et dans la décision, de balancement entre liberté et déterminisme, est ce qui le rend unique. Et forcément quand ces mots sortent du plus grand poète et ambassadeur de la Palestine,  le message est très fort