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Youssra el Hawary, l’accordéoniste égyptienne qui bouscule la musique indépendante

(Crédits photo : Scenenoise)

Avec sa voix mutine et ses mélodies guillerettes, Youssra el Hawary nous raconte des histoires qui caressent les oreilles. Pourtant, tout en poésie, elle y dénonce les petits et grands travers de la société égyptienne.

L’univers de la musique, Youssra el Hawary y est entrée de manière précoce, par tâtonnements d’abord, en jouant avec des instruments en plastique offerts par ses parents. Mais la petite virtuose délaisse très vite ses jouets pour de vrais cours de piano. Mais c’est après ses études en 2007, que la jeune pianiste se découvre une passion pour l’accordéon. Un instrument insolite qui lui ouvre le chemin vers son premier tube: El Soor (le mur), fausse ballade candide aux accents révolutionnaires qui fait d’elle une artiste unique dans le paysage musical indé égyptien.

Après ta formation en piano, qu’est-ce qui t’as amenée à choisir d’apprendre l’accordéon?

La musique a toujours été un hobby pour moi et je ne pensais jamais que mes compositions sortiraient un jour de ma chambre. J’ai donc suivi des études de beaux-arts mais après mon diplôme, la musique me manquait et je voulais apprendre à jouer d’un autre instrument. Je cherchais quelque-chose de léger qui pourrait m’accompagner partout, et que je pourrais amener facilement chez des amis. J’ai d’abord pensé à jouer de la mandoline ou de la guitare, mais par hasard, j’ai trouvé un accordéon chez mes parents. Comme il n’existait pas de cours en Egypte, je me suis formée seule en regardant des vidéos sur Youtube. C’était assez compliqué au début mais j’ai aimé ce défi et pour une raison magique, je suis tombée amoureuse de cet instrument.

Quel a été ton chemin, de l’accordéon à ta première chanson?

À la fin de mes études en 2007, j’ai rejoint une troupe de théâtre où je racontais des histoires en chansons. Cette expérience m’a amené à co-fonder, quelques années plus tard, The choir project, une performance de storytelling musicale avec Salim Youssry. Nous avons donné un concert à Beyrouth et après le spectacle, j’ai reçu beaucoup de commentaires encourageants. Sur le chemin du retour vers le Caire, ce dernier m’a dit que je devrais sérieusement à envisager de faire une carrière dans la musique. Il organisait alors un festival pour jeunes talents et m’a proposé d’y participer, j’ai donc travaillé sur quatre chansons dont “Hey Bus” qui est devenu assez populaire sur soundcloud. Puis ensuite tout s’est accéléré, j’ai sorti “El Soor” (Le mur) qui a obtenu 30000 vues en une seule nuit, et avec lequel j’ai gagné le prix de la compétition Fair Play dans la catégorie des vidéoclips anti-corruption.

 

 

Comment expliques-tu le succès de ce titre?

Je n’ai jamais pensé que le titre deviendrait viral et célèbre. J’étais juste très excitée à l’idée de faire une chanson au milieu de la révolution, car c’était un moment unique. Je crois que je suis tombée au bon moment. À l’époque, tout le monde s’intéressait aux printemps arabes et mes chansons n’étaient pas le genre de musique typiquement révolutionnaire qu’on attendait. Je crois que ma voix douce et enfantine ainsi que le caractère innocent de mes mélodies, bien que j’y évoquais des sujets sérieux, ont surpris le public. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Pourquoi avoir mis autant de temps à revenir avec ton premier album en 2017 “No’oum Nasyeen” (On se réveille et on a oublié)?

De 2012 à 2017, j’ai consacré mon temps au développement de ma musique. J’ai fondé un groupe avec deux autres musiciens (Shadi El Hosseiny et Sedky Sakhr), puis nous avons grandi. J’ai écrit de nouvelles chansons, retravaillé les anciennes, mais aussi composé les arrangements avec le groupe. Je suis aussi partie deux ans en France, pour étudier l’accordéon à l’école Jacques Mornet, car je voulais développer mes techniques et parce-que la musique que je joue à l’accordéon n’est pas orientale, donc je ne trouvais pas de référent en Egypte.

 

Quelle est la plus grande difficulté pour un artiste en Egypte. Je sais que tu as mis en place une campagne de crowdfunding pour financer cet album?

Survivre en tant qu’artiste est difficile lorsqu’on est indépendant, surtout en Egypte, car nous ne recevons aucune aide du gouvernement. La plupart de mes musiciens ont d’autres jobs à côté, et moi je me débrouille en donnant des ateliers de musique et d’écriture pour des enfants. J’ai aussi été animatrice d’une radio musicale pendant deux ans. Aujourd’hui en Egypte, le crowdfunding n’est pas encore vraiment entré dans les usages de la population. S’il nous a un peu aidé à financer l’album, c’est surtout grâce à une bourse de l’AFAC (Arab fund for Art and Culture) que nous avons pu le lancer. La plupart des égyptiens ont l’habitude de donner aux oeuvres de charité ou aux hôpitaux, mais ils ne comprennent pas l’intérêt de donner aux artistes. Il a fallu les convaincre.

*Programmée aux Nuits de Nacre à Tulle cet été