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« L’oeuf » de Beyrouth: de bâtiment abandonné à symbole révolutionnaire

Au Liban, un bâtiment abandonné est devenu un symbole de la révolution depuis le début des manifestations le 17 octobre 2019 dernier. Appelé “The egg” en raison de son architecture ovale, il s’est vu envahir par les manifestants et les artistes de rue qui ont revêtu ses murs de graffitis et slogans révolutionnaires.

Construit dans les années 60, celui qu’on appelle “The egg” ou encore le dôme de Beyrouth est un projet architectural mené par l’architecte libanais Joseph Philippe Karam et l’ingénieur Georges Tabet. Il faisait partie d’un complexe multiculturel également composé de deux tours et dernier devait abriter un cinéma, un parking, ainsi que le plus grand centre commercial du Moyen-Orient. Abandonné au début de la guerre civile en 1975, il oscille depuis entre annonces de démolition et projets de restauration avortés. Il a notamment fait l’objet de plusieurs appels à projet, remportés par Bernard Khoury (2004) et Christian de Portzamparc (2011). Défendus par plusieurs activistes comme Aimé Merheb qui a signé le documentaire “Saving the egg” en 2010, il est aujourd’hui considéré comme partie intégrante de l’héritage de la guerre civile du Liban, symbolique confirmée par la révolution.

Un symbole révolutionnaire

Situé entre la célèbre mosquée Al-Amine du centre ville près de la place des Martyrs et le “ring”, une route qui relie Beyrouth Est et Ouest, gît le dôme de Beyrouth. Situé au côté d’un parking désaffecté, ce massif bloc de béton au gris vif y repose comme un rocher oublié, invincible aux ravages du temps.

Envahi par les manifestants depuis les débuts de la révolution, la structure semble pourtant renaître de ses cendres. Dès les premiers jours, le bâtiment défraîchi s’est transformé en bastion des citoyens de tout âge et de toute confession. Nombreux ont été les clichés partagés sur Instagram où l’on a pu voir les plus téméraires montrer sur son toit, dans ce qu’ils appellent le “Lebanon rises”, comme métaphore poétique d’une ascension vers un avenir meilleur.

Les artistes de rue libanais ont eu aussi voulu apporter leur touche à l’édifice iconique. Devant sa façade, une grande fresque réalisée par plusieurs graffeur connus à Beyrouth parmi lesquels EPS, Exist, Spaz, Meuh, Moe, Nush, Barok, Quetz, Fish interpelle. On peut y observer le “visage” de la révolution, un homme avec deux lignes rouges sur les joues, au côté d’une tête de graffeur. Juste à côté, on trouve un dessin satirique représentant un rat avec un morceau de fromage avec le slogan “jibneh “, dans une analogie évidente entre les membres du gouvernement qui dévorent les ressources du pays. Mais aussi de nombreux slogans évoquant les mots de thawra (révolution en arabe), et espoir.

Réappropriation de l’espace public par le peuple

Du matin au soir, des libanais mais aussi des touristes curieux affluent vers l’édifice pour se prendre en photo devant les graffitis qui ornent la structure, à l’instar de cet italien venu une semaine en vacances au Liban “ je ne savais pas que ce lieu était un ancien cinéma mais c’est beau de voir comment il a été transformé par les street artistes”.

La société Alternative Tour Beirut qui propose chaque semaine des tours alternatifs de Beyrouth, amène d’ailleurs également ses groupes de touristes visiter ce bâtiment phare de la révolution. “Depuis les débuts de la manifestation, The egg s’est métamorphosé en espace multiculturel accueillant régulièrement des conférences-débats, projections de films mais aussi des soirées techno.“ explique la guide Aya aux visiteurs attentifs.

En réhabilitant cet endroit oublié, la révolution a permis aux Libanais de se réapproprier l’espace public, ce dont manque cruellement la capitale libanaise en raison de la croissance exponentielle et sauvage de projets immobiliers, notamment sur son littoral.

Comme le confie Jana “Je suis très contente que le peuple redécouvre ce bijou d’architecture et qu’il l’ai repris pour lui, c’est la première fois je crois que ça arrive. Même si je je trouve un peu dangereux de voir des foules se mobiliser sur le toit alors que la bâtiment menace de s’effondrer”