« Quand je sors dans la rue avec mon hijab, on me dit que je ne peux pas être féministe. Quand je parle dans une conférence sur les droits des femmes, on me demande de retirer mon voile pour être crédible. Comme si le voile et le féminisme étaient incompatibles », confie Samira, 28 ans, doctorante en sociologie à Paris. Cette contradiction apparente, de nombreuses femmes musulmanes la vivent quotidiennement, naviguant entre leur foi, leur choix vestimentaire et leur engagement féministe dans un contexte où leur voix est souvent étouffée, tant par certains courants féministes que par des traditions patriarcales.
Réappropriation d’un discours confisqué
En France, le débat autour du voile islamique a longtemps été monopolisé par des voix extérieures aux principales concernées. « On parle de nous, sans nous », résume Fatima, militante associative à Lyon. Ce phénomène a poussé de nombreuses femmes à reprendre le contrôle de leur propre récit. À travers des collectifs, des blogs et des comptes sur les réseaux sociaux, elles élaborent un discours où féminisme et hijab coexistent et se complètent, bouleversant les idées reçues.
« Le féminisme musulman n’est pas un oxymore, c’est une réalité vécue », affirme Zahra Ali, sociologue et figure intellectuelle de ce mouvement. Cette approche s’appuie sur une relecture décoloniale des textes religieux, où l’ijtihad (effort d’interprétation) permet de distinguer entre traditions patriarcales et fondements spirituels. La théologienne marocaine Asma Lamrabet l’explique ainsi : « L’islam a été interprété pendant des siècles par des hommes, dans des contextes historiques où les femmes étaient marginalisées. Aujourd’hui, nous relisons ces textes avec notre sensibilité contemporaine et nos expériences féminines. »
« Le problème n’est pas le voile en soi, mais l’instrumentalisation politique dont il fait l’objet. D’un côté, certains États l’imposent comme outil de contrôle social; de l’autre, des sociétés occidentales l’interdisent au nom d’une émancipation imposée. Dans les deux cas, on nie l’agentivité des femmes concernées. » — Dr. Niloufar Hamedi, sociologue des religions
Diversité des engagements féministes voilés
Les féministes musulmanes portant le voile ne constituent pas un bloc monolithique. Dans la sphère sportive, des pionnières comme cette Saoudienne qui rêve de monter une sélection de football féminin repoussent les frontières de ce qui est considéré comme acceptable. En politique, des figures comme Maryam Pougetoux, ancienne vice-présidente de l’UNEF, défendent simultanément la laïcité républicaine et leur droit de pratiquer leur religion visiblement.
Dans le domaine artistique, des réalisatrices comme Kaouther Ben Hania, dont le film « Les Filles d’Olfa » rafle les prix internationaux, explorent les complexités de la condition féminine en contexte arabo-musulman, bousculant les clichés réducteurs. Ces femmes démontrent que le port du voile peut coexister avec des engagements féministes variés, adaptés à leurs contextes spécifiques.
« Je refuse qu’on m’enferme dans une identité monolithique », déclare Nadia, ingénieure et militante associative. « Je suis musulmane et féministe, et ces deux aspects s’enrichissent mutuellement. Mon voile est un choix spirituel personnel; mon féminisme est une conviction politique et sociale. L’un n’annule pas l’autre. »
Tiraillements et double critique
Ces femmes mènent souvent une « double critique » : d’un côté, elles contestent les interprétations patriarcales de leur religion; de l’autre, elles s’opposent aux discours islamophobes qui les instrumentalisent. Cette position d’équilibriste n’est pas confortable, mais elle leur permet de développer un regard unique.
Les tensions sont particulièrement vives en France, où la laïcité est parfois mobilisée contre la visibilité religieuse. « On me demande constamment de choisir entre ma francité et mon appartenance religieuse », témoigne Aïcha, professeure d’histoire. « Comme si je ne pouvais pas être pleinement les deux. Cette injonction me pousse paradoxalement à réaffirmer mon identité musulmane. »
En Iran, le contexte est radicalement différent. Depuis la mort de Mahsa Amini en 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » revendique le droit de ne pas porter le voile, face à un régime qui l’impose. Cette lutte n’est pas contradictoire avec celle des Françaises musulmanes : dans les deux cas, c’est la liberté de choisir qui est au cœur des revendications.
Vers un féminisme pluriel et décolonial
Pour ces militantes, l’avenir du féminisme passe par sa décolonisation et la reconnaissance de sa pluralité. « Le féminisme occidental a tendance à universaliser une expérience particulière », analyse Leila, chercheuse en études de genre. « Notre apport est de rappeler que l’émancipation prend des formes diverses selon les contextes culturels et historiques. »
Des initiatives comme « Lallab » en France ou « Musawah » à l’international créent des espaces où ces femmes peuvent élaborer une pensée féministe ancrée dans leur réalité spirituelle. Ces collectifs produisent des ressources documentaires, organisent des conférences et des ateliers, et construisent des réseaux de solidarité qui transcendent les frontières.
« Notre combat n’est pas isolé », insiste Samira. « Il s’inscrit dans une lutte globale contre toutes les formes d’oppression : patriarcat, racisme, capitalisme, colonialisme… Pour nous, le féminisme est intersectionnel par nature. »
À l’heure où les sociétés semblent de plus en plus polarisées, ces femmes voilées féministes incarnent une troisième voie : ni le conservatisme religieux qui instrumentalise les femmes, ni l’universalisme aveugle aux différences culturelles. Elles nous rappellent que l’émancipation féminine n’a pas de modèle unique et que la liberté inclut aussi celle de définir soi-même ce qu’est la libération. Comme le résume un ancien proverbe arabe qu’elles aiment citer : « Les oiseaux du même plumage ne volent pas nécessairement ensemble. »
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