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Farah Foudeh : « Je pense que les images ont un impact immense sur la façon dont nous comprenons l’histoire, les gens et les lieux »

"L’homme bédouin est toujours photographié et représenté à travers le même objectif. C'est presque comme si le temps s'était arrêté quand il est arrivé en Jordanie et je veux jouer sur cette image"

Farah Foudeh aime jouer avec les images. Pour elle, la photographie est un outil ludique qui permet d’observer la vie avec des perspectives différentes, de réfléchir sur les communautés et de questionner les identités de manière à changer les perceptions «toutes faites». Bien ancré dans son héritage palestinien, son travail va cependant plus loin dans l’exploration de la relation de l’humanité à son identité, au sein d’ un voyage presque philosophique.

Fascinée par l’image des bédouins en Jordanie, elle explore leur environnement et l’impact du tourisme sur leur réalité. Pour cela, elle a suivi des jeunes hommes dans le désert du Wadi Rum avec sa série «Bedu», et plus récemment à Petra, à travers «It takes two», un travail qui s’est étendu depuis les dernières années et qui explore l’impact du tourisme de masse sur le paysage social de Pétra, entre isolement et ouverture

Comment votre style de vie nomade a t-il inspiré votre travail?

Grandir comme « étrangère » au Nigéria et plus tard continuer d’avoir ce rôle dans toutes les autres villes où j’ai vécu m’a permis d’avoir une perspective détachée sur la notion d’identité. Cela m’a amené à vouloir explorer la manière dont les gens se définissent, et dans quelle mesure ils le font sur la base de leur origine. Dans ma vie, l’identité a toujours été une chose fluide, bien que très ancrée dans un territoire fort, à savoir mon héritage palestinien. Dans mon travail, je suis attirée par les communautés et j’étudie comment la relation avec un lieu peut modeler et façonner le sentiment d’identité. Les communautés avec lesquelles j’ai travaillé à Petra et à Wadi Rum sont très étroitement définies par leur lieu d’origine. Cela m’inspire pour dresser des portraits en essayant de comprendre le tableau complet de l’espace dans lequel le sujet habite et la manière dont l’espace l’habite aussi.

Qu’est-ce qui a motivé votre série photographique “Bedu”?

Je pense que les images ont un impact immense sur la façon dont nous comprenons l’histoire, les gens et les lieux, d’une manière presque inconsciente. Bedu est mon premier travail et est venu à un moment où j’étais fatiguée de la photographie et de ses effets. Je me suis inspirée de la représentation de la Jordanie dans le tourisme, à travers l’image du bédouin. L’homme bédouin a toujours été photographié présenté et reproduit sous le même objectif. C’est presque comme si le temps s’était arrêté quand il est arrivé en Jordanie et je voulais jouer sur cette image. J’ai joué sur les clichés traditionnels du Bedoui dans le Wadi Rum, en exagérant ses gestes. Je voulais créer une œuvre clairement mise en scène tout en donnant au spectateur l’occasion de s’interroger sur l’authenticité des images.

Comment avez-vous réussi à briser les stéréotypes à travers vos images?

Je ne dirais pas que les images elles-mêmes brisent les stéréotypes. Ce qu’elles font, c’est jouer avec afin de donner au spectateur l’occasion d’en prendre conscience. Quelqu’un pourrait regarder mes photos sans y réfléchir à deux fois, d’autres pourraient être intrigués par le message sous-jacent des images et chercher des réponses par le biais de textes. J’utilise la photographie comme outil primaire pour engager des conversations importantes. L’autre partie de mon travail se présente sous forme d’entretiens et de conversations. Il y a beaucoup de problèmes à résoudre et tout ne peut pas être résolu par une image.

Vous avez déclaré dans un journal: «Je crois qu’en considérant des gens comme “autre”, vous créez une distance assez dangereuse dans laquelle beaucoup de choses peuvent se passer». Comment pensez-vous que les médias et les sociétés occidentaux représentent le monde arabe aujourd’hui?

Je pense que nous avons deux sources principales d’informations sur les pays et les sociétés arabes. La première se fait à travers les médias et se concentre sur la guerre et la terreur. L’autre est liée au tourisme et axée sur des clichés et des stéréotypes. Les médias sont animés par des récits de violence extrême, tandis que le tourisme repose sur la recherche d’images et d’expériences exotiques. Les deux points de vue peuvent être très préjudiciables et se compléter en créant un espace propice à la désinformation et créent indirectement une ligne de démarcation entre nous et eux. La société fétichise le monde arabe, alors que les médias nous diabolisent. Les deux sont une forme différente d’altération.

Le mouvement mondial #metoo bouleverse notre conception des genres et du féminisme dans le monde entier. En tant que femmes d’origine arabe, estimez-vous que les femmes arabes ne sont pas suffisamment représentées ou mal représentées dans ces mouvements féministes?

C’est une sorte de sujet sensible pour moi. En tant que femme arabe moi-même, j’ai l’impression que la plupart des travaux féministes arabes sont réalisés / créés avec un public occidental à l’esprit. Nous essayons soit de créer l’image d’une femme forte et autonome qui brise les stéréotypes, soit de présenter des cas d’inégalité extrême afin de montrer la dure réalité de la vie de nombreuses femmes du Moyen-Orient. Il se passe beaucoup de choses entre les deux qui sont perdues et nous ne parlons pas vraiment à la femme arabe elle-même. Il ne devrait pas s’agir d’inclure les femmes arabes dans des mouvements féministes déjà établis dans le contexte occidental mais de lancer des mouvements féministes locaux issus du monde arabe lui-même.