Hijab et ceinture noire : ces judokas qui défient les stéréotypes sur le tatami

Mardi soir, 19h. Dans le dojo municipal de Montreuil, Samira, 24 ans, ajuste son hijab avant de monter sur le tatami. D’un geste précis, elle noue sa ceinture noire autour de sa tenue blanche, sous le regard admiratif des jeunes filles venues s’entraîner. « C’est ma cinquième année comme professeure ici. Au début, certains parents étaient réticents. Aujourd’hui, j’ai trois fois plus d’élèves qu’à mes débuts, » confie-t-elle en souriant. Son parcours illustre l’émergence d’une génération de sportives musulmanes qui refusent de choisir entre leur foi et leur passion, malgré les obstacles institutionnels et les préjugés sociaux.

Briser les plafonds de verre du tatami

Pour ces judokas voilées, chaque compétition représente un double défi. « J’ai dû me battre deux fois plus que les autres, » explique Nadia, 28 ans, professionnelle du judo en région parisienne. « D’abord pour prouver ma valeur sportive, ensuite pour faire accepter mon voile. » Ces athlètes font face à une réalité complexe : leurs compétences sont souvent éclipsées par leur apparence. Ce phénomène n’est pas sans rappeler les difficultés que rencontrent de nombreuses femmes musulmanes dans leur parcours professionnel, comme le montre l’enquête sur le hijab et le CV face au plafond de verre.

La France reste l’un des pays où la pratique du judo avec hijab est la plus complexe. La Fédération Française de Judo a longtemps considéré le voile comme incompatible avec la pratique, citant des raisons de sécurité, tandis que la Fédération Internationale l’autorise depuis 2016. « Je m’entraîne en France mais je dois représenter le Maroc en compétition internationale, » explique Fatima, triple championne d’Afrique. « C’est douloureux de ne pas pouvoir défendre les couleurs de mon pays natal. »

« Le paradoxe est frappant : le judo enseigne le respect et l’ouverture d’esprit, valeurs issues de sa philosophie japonaise, mais certaines structures sportives peinent à appliquer ces principes face à la diversité religieuse, » analyse Karim Mazouni, sociologue du sport et des discriminations.

Entre tatami et spiritualité : une harmonie possible

Contrairement aux idées reçues, de nombreuses pratiquantes voient une cohérence profonde entre les valeurs du judo et leur spiritualité. « Le judo m’a appris l’humilité, la persévérance, le respect de l’adversaire… Ces valeurs résonnent parfaitement avec ma foi, » témoigne Yasmine, 32 ans, qui enseigne dans un club associatif à Lyon. Cette convergence entre pratique sportive et spiritualité s’observe également dans d’autres disciplines, comme l’illustre l’article sur le yoga et la prière musulmane.

Les adaptations techniques existent et fonctionnent. Des fabricants ont développé des hijabs sportifs sécurisés, sans épingles ni parties flottantes, répondant aux exigences de sécurité du judo. « J’utilise un sous-voile bien ajusté sous mon judogi. Il ne s’est jamais détaché, même lors des projections les plus intenses, » précise Samira. Ces innovations permettent de respecter à la fois les principes religieux et les impératifs techniques du sport.

Plusieurs fédérations internationales ont déjà intégré ces adaptations, reconnaissant que l’inclusion prime sur des restrictions non justifiées techniquement. L’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et même la Grande-Bretagne autorisent désormais le port du hijab en compétition officielle.

Créer leurs propres espaces

Face aux restrictions, certaines judokas développent des alternatives créatives. À Marseille, l’association « Tatami pour Toutes » propose des créneaux d’entraînement réservés aux femmes, permettant à celles qui le souhaitent de pratiquer dans un environnement adapté à leurs convictions. « Notre objectif n’est pas de nous isoler, mais d’offrir une option supplémentaire, » précise Leila, fondatrice de l’association. « Beaucoup de nos membres participent aussi à des entraînements mixtes. »

Cette démarche rappelle d’autres initiatives où les femmes musulmanes réinventent leurs espaces, comme dans le cas des mosquées féminines. Il s’agit moins d’un repli que d’une appropriation active de leur pratique sportive et religieuse.

À l’international, des championnes comme Wodjan Shaherkani (Arabie Saoudite) ou Tahani Al-Qahtani (Jordanie) ont ouvert la voie en participant aux Jeux Olympiques avec leur hijab. Leurs parcours inspirent toute une génération de jeunes athlètes qui rêvent de suivre leurs traces.

Transmettre plus que des techniques

Pour beaucoup de ces judokas, l’enseignement devient un acte militant. « Quand mes élèves me voient, elles comprennent qu’elles peuvent réussir sans renoncer à qui elles sont, » affirme Nadia. Les clubs où enseignent ces pionnières attirent de nombreuses jeunes filles issues de milieux où le sport féminin était parfois peu encouragé.

Ces professeurs transmettent bien plus que des techniques de combat. « J’apprends à mes élèves à transformer les obstacles en force, » explique Samira. « Quand on me disait que je ne pourrais pas devenir ceinture noire avec mon hijab, cela m’a donné la motivation pour prouver le contraire. » Cette résilience devient une leçon précieuse pour toutes leurs élèves, voilées ou non.

Les compétitions féminines organisées par ces collectifs connaissent un succès grandissant. À Toulouse, le tournoi annuel « Open Mat Sisters » a accueilli l’an dernier plus de 200 participantes de tous horizons. « C’est la preuve que notre sport peut être un lieu de rencontre et non de division, » se réjouit l’organisatrice.

Entre traditions religieuses et passion sportive, ces judokas en hijab redessinent les contours de l’identité féminine musulmane contemporaine. Comme le résume un ancien proverbe arabe qu’aime citer Fatima avant ses compétitions : « La force n’est pas dans le corps, mais dans l’âme et l’esprit. » Sur les tatamis du monde entier, ces femmes en font chaque jour la démonstration éclatante.

Karim Al-Mansour

populaires

1
2
3

Lire aussi