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Maha Al Saati: l’OVNI fantastique du cinéma expérimental saoudien

Affiche de Hair the story of grass

Née et élevée à Dammam, Maha al Saati a très tôt développé un intérêt pour les histoires. Après avoir obtenu un master en architecture, et un doctorat en art interactif et en technologie de l’Université au Canada, elle est finalement revenue dans son pays natal,  où elle enseigne le graphisme, quand elle n’est pas occupée à faire des films. Son dernier opus: Hair : the story of grass (cheveux: une histoire de gazon), une fable fantastique sur la fascination et répulsion des poils corporels, figure la sélection officielle du festival Slamdance 2019 et du Fantastic Fest 2018. Un début encourageant pour la réalisatrice expérimentale qui s’attaque à des sujets sensibles comme la religion ou les injustices de genre, dans un mélange subtil d’humour et de fantastique .

Tu as un parcours en architecture et art interactif et technology. Quel a été l’élément déclencheur de ton attirance pour la réalisation ?

Depuis que je suis petite, je dessine des bandes dessinées et j’écris des histoires. C’est lorsque je suis allée au festival du film de Dubaï en 2015 et que j’ai commencé à parler avec beaucoup de réalisateurs, que j’ai trouvé la motivation de faire des films moi même. J’étais très impressionnée. Quand je suis revenue pour la première fois de Dubaï en Arabie Saoudite, il y avait une annonce pour le Festival du Film Saoudien 2016. J’ai emprunté une caméra et des objectifs à des amis et j’ai fait mon premier film en 4 semaines, juste avant la date limite de soumission.

Dans ton dernier film Hair: the story of grass, ou Eat Me: Cycle of Apples,  tu traites du déséquilibre de genre. Quand as-tu commencé à réaliser les injustices entre hommes et femmes ?

Je ne peux pas vraiment trouver un âge précis où j’ai réalisé cela. Je me souviens juste que lorsque j’ai été diplômé du lycée, on m’a demandé d’écrire quelque-chose sur le livre de l’année pour le lire durant la célébration. Mon discours était quelque-chose comme “Je veux que les femmes fassent des choses comme les hommes”. Tout le monde applaudissait. Nous étions en 1999. C’était un discours très féministe avant même que le féminisme ne devienne un phénomène en Arabie Saoudite. A l’époque je ne savais même pas ce que ce mot voulait dire.

Pourquoi un film sur les cheveux et les poils ?

Depuis que tu es jeune, on te dit toujours qu’il faut être comme ci ou comme ça pour être jolie. Avant que l’épilation laser ne devienne si populaire, au MoyenOrient et dans la Péninsule arabe, il y avait déjà l’épilation et d’autres sortes de tortures.  Parfois, quand je vais à l’Université, je vois un stand avec des produits pour supprimer les poils, ou des publicités sponsorisées pour des sessions d’épilation laser en promotion. Et cela vient d’une institution académique. C’est pour dire l’obsession de l’esprit avec les poils corporels. J’ai donc voulu explorer tous les aspects des cheveux et des poils dans ce film fou.

Tu soulignes aussi les différences de perception entre les poils féminins et masculins. Tu peux nous en dire un peu plus ?

Dans la culture arabe en général, et en Arabie Saoudite, il y a une citation pour dire qu’un homme est viril, on dit “il est shanab” ce qui signifie moustache mais est aussi utilisé pour dire  qu’il est très masculin. Si aujourd’hui il est plus tendance de porter une barbe qu’une moustache, je voulais comprendre pourquoi les poils doivent définir ce qu’un homme est. Une autre chose amusante: durant la projection privée du film de l’équipe de tournage, il y avait un petit garçon et quand il a vu le personnage féminin s’épiler sur l’écran, il a dit “beurk”, ce qui montre comment les gens sont déjà conditionnés à un jeune âge sur ce qui est socialement acceptable ou non.

Fear : Audibly
Affiche du film Fear : Audibly

Dans ton court métrage précédent, Fear Audibly, cette fois tu explorais l’anxiété liée à la religion. Pourquoi un tel sujet ?

C’était une part de mon enfance en Arabie Saoudite, mais je pense aussi que cette peur de la fin des jours appartient à beaucoup de cultures et religions. Même Hollywood est empreint de ces idées. Quand j’ai grandi, le pays était très religieux et beaucoup de gens avaient peur du jugement dernier. Je me souviens même en classe, parfois le professeur nous parlait de cela et nous avions peur. Même au Canada, les groupes de jeunesse musulmans, avaient des conférences spéciales sur ce sujet. Quand tu entends ces histoires à un jeune âge, elles s’enracinent en toi et t’accompagnent pour toujours. Faire un film sur ce sujet fut comme un processus thérapeutique pour moi.

Ce sujet a t-il été influencé par ton expérience personnelle en Arabie Saoudite ?

Evidemment! Dans chaque film que je fais, j’y mets mes expériences personnelles. Au Canada, j’avais un groupe d’amis religieux mais au bureau, là où nous faisions de la recherche, presque tout le monde était athé. Ces deux visions du monde co-existent et être en paix avec chacune d’ elle m’a pris des années. Les deux dernières années ont beaucoup changé en Arabie Saoudite et ont commencé à s’ouvrir un peu plus. Le film a été tourné en 2016-2017 durant une phrase de transition pour le pays. Je voulais documenter cela à ma manière.

Ton univers est très fantastique. D’où tires-tu tes inspirations ?

Je suis de la génération MTV. Au milieu des années 90, ma grand-mère avait le satellite et je regardais des vidéos clips de musique. J’étais fascinée par la manière dont la musique accompagnait les images. En raison de mon éducation religieuse, j’ai toujours eu un sentiment ambivalent de culpabilité vis-à-vis de la musique. Quand j’ai commencé par être plus à l’aise avec cela, je suis devenu dingue de jouer avec la musique dans mes films.Des gens critiquent le côté fantastique de mon travail et ne comprennent pas, mais après être allée au festival fantastic fest à Austin, j’ai réalisé qu’il y avait un public pour cela. Avant j’essayais d’atténuer ma folie, mais maintenant je peux travailler avec.

Pourquoi as-tu décidé d’être une réalisatrice indépendante ?

J’aime rester indépendante, ainsi je n’ai pas à aller à travers tout le processus d’approbation et d’autorisations. Sans quoi cela prendrait des mois, et comme je considère chaque film comme une opportunité d’apprentissage, je veux en faire autant que possible. La plupart des films indépendants sont le fruit d’une collaboration entre des réalisateurs et des personnes qui ont déjà de l’équipement et sont passionnés par faire des films pour le plaisir. Presque tous les films que j’ai fait étaient basés sur le volontariat mais ici les gens sont très enthousiastes. C’est une chose que j’aime dans la culture arabe, il y a un fort sens de la communauté et les gens s’aident toujours.

Bande Annonce de Hair : The Story of Grass