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Muwatin lebnene, une initiative libanaise positive et solidaire au milieu de la crise

Alors que la révolution libanaise entre dans un nouveau tournant, son peuple devant désormais faire face à une crise financière sans précédent, des citoyens essaient d’apporter un peu de lumière et d’espoir à leurs compatriotes avec Muwatin Lebnene: une initiative citoyenne et solidaire.

Chaque matin, alors que le soleil se lève à peine et pendant que les manifestants dorment encore, une poignée de personnes se tiennent près de la place des martyrs, gants en plastiques et sacs poubelle à la main. Leur mission? Écumer les rues de Beyrouth pour nettoyer les déchets laissés durant les manifestations. Une initiative lancée par un libanais dès les premiers jours de la révolution.

Cet homme, c’est Peter Mouracade, directeur du marathon de Beyrouth. “J’étais chez moi le 17 octobre et je regardais ce qui se passait dans la rue à la télévision : le peuple était désemparé face à l’inactivité de la classe politique et des jeunes gens brûlaient des pneus face à une police assez violente, ce qui m’a rappelé les gilets jaunes. Ça m’a secoué l’estomac.” nous confie t-il.

Il décide alors de descendre dans la rue, passe à la pharmacie s’acheter une boîte de gants et un masque de protection, et part en direction du centre ville “Quand je suis arrivé là-bas, il y avait beaucoup de dégâts et de fenêtres cassées. Une dizaine de personnes étaient déjà en train de ramasser les déchets, j’ai donc fait la même chose et je suis entré dans une sorte de transe en ramassant tout ce que je trouvais sur mon passage.” explique t-il.

Très vite, il est rejoint par d’autres citoyens qui viennent l’aider. Des amis, mais aussi des badauds de passage.

Une initiative citoyenne pour recycler les déchets de la révolution

Après deux mois de protestations, le petit groupe de volontaires des premiers jours s’est aujourd’hui transformé en vaste communauté organisée. Une centaine au départ, ils sont désormais 1300 à avoir rejoint le mouvement. Parmi eux, beaucoup de libanais de la diaspora qui participent au financement matériel de l’organisation à travers des donations en ligne, comme l’achat de petits déjeuners, de gants ou de masques. “ Dès le deuxième jour, un homme qui avait travaillé avec nous la veille m’a suggéré d’ouvrir un groupe whatasapp pour nous organiser plus facilement et gérer nos besoins logistiques.”

Nommé Mutawatin lebnene (citoyens libanais), le collectif espère faire de l’éducation civique en éveillant les consciences au respect de l’environnement, comme l’explique son fondateur “ Quand il n’y a pas d’état comme en ce moment, c’est le rôle du citoyen de soutenir et réparer la société. Si nous voulons réclamer nos droits et obtenir un nouveau régime, il est de notre devoir de montrer l’exemple à notre classe dirigeante.” . Un leitmotiv qui a d’ailleurs inspiré le slogan de sa première opération “Let’s clean the road before we clean them” (nettoyons la route avant de les nettoyer) en référence à la volonté de la population de purger la classe politique.

En collaboration avec des ONGs locales comme l’association arcenciel, il a progressivement mis en place un système de tri sophistiqué sur un parking désaffecté, afin de renvoyer un maximum de détritus vers des centres de recyclage. Alors que le premier jour de nettoyage, un seul camion avait été envoyé au centre de tri et neuf à la décharge, le 14ème jour le ratio s’était inversé en faveur des articles recyclés. Une récolte estimée depuis à plus de 10.3 tonnes de biens recyclables qui comprend même les mégots de cigarette et les embouts en plastique de chicha qui sont réutilisés dans la confection de paddle boards.

Solidarité et soutien aux plus démunis

Mais l’action du mouvement ne se limite pas seulement au respect de l’environnement. Après les premiers jours de la grève, Muwatin Lebnene lance “ l’opération respect” qui vise à nettoyer les murs vandalisés par les manifestants de certains lieux de culte “Il y a eu énormément de dommages sur les murs de la grande cathédrale et de la mosquée près de la place des martyrs. Parmi les manifestants, beaucoup sont croyants et se sont sentis discriminés par ces insultes donc nous avons décidé de les enlever afin de préserver les lieux de culte. Même si nous respectons les oeuvres d’art de la révolution quoi doivent être conservées et documentées dans les archives, les dessins qui souillaient ces lieux étaient majoritairement des insultes contre les autorités religieuses alors que ces dernières ne font même pas partie de l’équation politique. ”

Il organise aussi régulièrement des collectes de vêtements usagers pour les gens dans le besoin. Un engagement qui se poursuit pendant les fêtes de noël avec l’opération spéciale “kais el aid” (botte de noel) qui entend amener un peu de joie aux habitants de quartiers défavorisés à Tripoli, au sud de Beyrouth, et à Saïda, à travers des donations. “Avec la révolution et la crise financière, il y a beaucoup de dépression et de suicides au Liban. On parle de 40 à 50% de chômage. Alors que le noël est un moment d’espoir, on a décidé de s’adresser aux plus démunis . En coordination avec des associations, nous avons réussi à récupérer un petit train avec lequel nous irons faire une parade de noel et distribuer des bottes de noel aux familles qui en ont le plus besoin. Pour cela nous faisons un appel aux dons à travers l’application toter. Des vêtements, des denrées alimentaires mais aussi des jouets à travers un home pick-up ou alors par simple contribution financière.”