Tabou brisé : Ces hommes musulmans victimes d’agressions sexuelles sortent du silence

Assis dans l’angle d’un café parisien, Karim, 32 ans, ajuste nerveusement sa tasse avant de parler. « Quand j’ai finalement osé raconter à ma famille que mon oncle m’avait agressé sexuellement pendant mon adolescence, mon père m’a demandé pourquoi je n’avais pas su me défendre. Ma mère a pleuré, puis m’a fait jurer de ne jamais en parler au reste de la famille. » Son regard se durcit. « C’était il y a trois ans, et depuis, nous n’avons plus jamais évoqué le sujet. »

Une réalité invisible dans nos communautés

Dans les communautés musulmanes et arabes, la victime d’agression sexuelle est presque toujours imaginée comme une femme. Pourtant, des hommes comme Karim subissent aussi ces violences. Une étude récente de l’OMS estime que 5 à 10% des hommes dans le monde ont subi des agressions sexuelles durant leur vie, un chiffre probablement sous-évalué en raison du silence qui entoure ces situations.

« Le problème est double pour un homme musulman, » explique Mehdi Nouri, psychologue spécialisé dans les traumatismes. « D’une part, la masculinité dans notre culture est souvent définie par sa force et sa capacité à se protéger. D’autre part, parler de sexualité reste tabou, même dans un contexte de violence. » Cette double contrainte piège les victimes dans un silence destructeur, renforçant l’idée qu’un « vrai homme » ne peut pas être victime.

La honte est d’autant plus écrasante que les discussions sur les tabous liés à la sexualité dans nos communautés se concentrent rarement sur les violences sexuelles, et encore moins celles subies par des hommes. Les conséquences sont souvent dévastatrices: dépression, isolement, troubles de l’identité, et comportements autodestructeurs.

Entre silence religieux et déni culturel

La jurisprudence islamique classique, détaillée sur les questions de chasteté et d’honneur, n’aborde que très peu le cas des hommes victimes d’agressions sexuelles. Historiquement, les textes juridiques musulmans se sont concentrés sur la protection des femmes, laissant un vide concernant les hommes.

« Le Coran et les hadiths condamnent toute forme d’injustice et de préjudice, » affirme l’imam Yassine Bouslimani. « Les principes fondamentaux de l’islam exigent compassion et justice pour toute personne qui souffre, indépendamment de son genre. Malheureusement, nos traditions culturelles ont créé un angle mort concernant certaines victimes. »

« En tant que survivant et musulman pratiquant, j’ai dû faire ma propre réconciliation spirituelle. Personne ne m’a aidé à comprendre comment ma foi pouvait me soutenir dans cette épreuve. J’ai dû trouver seul que l’islam défend la dignité de chaque être humain, y compris la mienne. » — Ahmed, 41 ans

Ce silence religieux se double d’un déni culturel profond. Dans de nombreuses familles arabes et musulmanes, l’idée qu’un homme puisse être victime d’agression sexuelle heurte les conceptions traditionnelles de la masculinité. Lorsqu’un homme révèle avoir été agressé, les réactions oscillent souvent entre incrédulité, minimisation et accusations voilées d’homosexualité.

Le poids invisible des traumatismes

Pour beaucoup d’hommes musulmans victimes d’agressions sexuelles, le chemin vers la guérison est semé d’obstacles. La peur du jugement les empêche souvent de chercher de l’aide professionnelle, aggravant leur isolement. Les problèmes de santé mentale et les défis des tabous deviennent alors particulièrement complexes à gérer.

Malik, 27 ans, témoigne: « Après mon agression par un professeur de mon école coranique quand j’avais 11 ans, j’ai développé une relation compliquée avec ma religion. Comment faire confiance à quelqu’un qui utilisait les versets qu’il m’enseignait pour justifier ses actes? Pendant des années, j’ai cru que Dieu me punissait pour une raison que j’ignorais. »

Pour de nombreux survivants, la réconciliation avec leur identité religieuse fait partie intégrante du processus de guérison. Certains trouvent du réconfort dans la thérapie narrative comme voie de guérison et de résilience, leur permettant de réinterpréter leur expérience à travers un prisme plus compatissant.

Des initiatives qui brisent le silence

Face à ces défis, des initiatives émergent progressivement. À Londres, l’association « Healing Brotherhood » propose depuis 2018 des groupes de parole exclusivement destinés aux hommes musulmans victimes de violences sexuelles. À Paris, le collectif « Parole Libérée » organise des formations pour sensibiliser imams et responsables communautaires à cette réalité méconnue.

Des plateformes digitales comme « Muslim Men Speak » offrent un espace anonyme où les survivants peuvent partager leurs expériences sans crainte d’être identifiés. Ces initiatives, encore rares, représentent néanmoins une avancée significative.

« Notre travail consiste d’abord à légitimer leur souffrance, » explique Samira Dakhlaoui, thérapeute spécialisée dans les traumatismes. « Ces hommes ont besoin d’entendre que ce qu’ils ont vécu était réel, injuste, et que leur douleur est valide. Nous devons déconstruire cette idée toxique qu’un homme musulman doit être invulnérable. »

Vers une communauté plus compatissante

Pour avancer collectivement, nos communautés doivent élargir leur conception de la protection et de la justice. Reconnaître que les hommes peuvent aussi être victimes n’affaiblit pas la lutte contre les violences faites aux femmes – au contraire, cela renforce notre engagement commun contre toutes les formes d’agression sexuelle.

Comme le rappelle un hadith souvent cité: « Celui qui voit une injustice doit la corriger de sa main; s’il ne peut pas, alors de sa langue; et s’il ne peut pas, alors dans son cœur – et c’est le degré le plus faible de la foi. » Reconnaître la souffrance des hommes victimes d’agressions sexuelles dans nos communautés est désormais une responsabilité collective que nous ne pouvons plus ignorer.

Pour Karim, qui termine son café, l’espoir reste ténu mais réel: « Je rêve d’un jour où je pourrai partager mon histoire dans ma mosquée sans craindre d’être jugé ou rejeté. Où les hommes comme moi ne seront plus des anomalies embarrassantes, mais des frères qui méritent soutien et justice. »

Karim Al-Mansour

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