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Ahmed Yunis, un hommage moderne et spirituel au patrimoine musical égyptien

Le jeune musicien égyptien Ahmed Younis n’a pas chômé depuis la pandémie. Bien au contraire, il a même sorti un nouvel EP, Mulid El-Magnuon, un hymne électronique aux musiques traditionnelles de mariage et des fêtes du Mawlid de son pays natal.

Ahmed Younis fait partie de cette génération de jeunes artistes égyptiens, fidèles à leur culture, et bien déterminés à la transformer sans la travestir. Si comme beaucoup de musiciens émergents de son pays, il a d’abord succombé aux sirènes du hip hop, le producteur/compositeur s’imprègne aujourd’hui de son héritage qu’il pimente à la sauce contemporaine, à travers des compositions mixant synthétiseur et ney (NDLR: flûte ancestrale largement répandue dans le monde persan et arabe), à l’instar de son album The Blue Djinn Dance sorti en 2019. Il fera partie de la prochaine promotion de résidents sélectionnés par la Cité Internationale des Arts à Paris. L’occasion de découvrir son travail dès que le (dé)confinement nous le permettra. Rencontre

Quels ont été vos premiers émois musicaux ?

J’ai été influencé par de nombreux genres musicaux différents. Au début de ma carrière, en tant que joueur de Ney, j’étais attiré par la musique arabe classique et ses grands compositeurs comme Muhammad Al-Qasabgi, Mohamed Abdel Wahab et Abdo Dagher. Ensuite, j’ai commencé à m’inspirer d’un tas de producteurs de musique contemporaine utilisant eux aussi leur héritage dans leur composition, comme Fathy Salama (Egypte), Karim Ziad (Maroc), Hussien Ali Zada (Iran), Nguyen Lee (Vietnam), et bien plus encore…

 

Pourquoi avez-vous décidé de devenir musicien professionnel ?

J’ai décidé d’être un artiste parce que je sentais que j’avais quelque chose en moi qui méritait d’être exprimé et partagé avec les gens. Quand j’étais jeune, j’ai essayé de m’exprimer à travers la peinture, la poésie et d’autres formes d’art, mais plus tard, j’ai senti que la musique allait être mon meilleur outil pour le faire et j’ai donc décidé de devenir producteur de musique professionnel.

Comment parvenez-vous à survivre en tant que musicien en Égypte depuis le début de la pandémie?

Pour être honnête, il est très difficile d’être musicien professionnel en Egypte, surtout si vous ne faites pas de pop musique. Avant la covid-19, je gagnais ma vie grâce à mes concerts dans les clubs et dans certaines salles de concert, mais tout a été annulé à cause du confinement. Heureusement, j’ai eu la chance de recevoir un financement du Fonds arabe pour la culture et les arts (AFAC) qui m’a beaucoup aidé à continuer à travailler et à sortir mon nouvel EP « Mulid El-Magnoun ». Depuis le début de l’année 2021, la vie commence peu à peu à revenir. J’ai quelques concerts de prévus, une résidence en France et une tournée en Égypte avec la productrice de musique tunisienne Deena Abdelwahed.

Pourquoi avez-vous décidé de lancer Kafr El-Dauwar, votre propre label de musique indépendant ?

Kafr El-Dauwar Records est un label numérique indépendant qui s’intéresse à la musique contemporaine et expérimentale. Je l’ai cofondé avec Suliman, Fathi Hawas, VII et Ibrahim X, dans le but de créer un mouvement musical au sein de notre ville en produisant nos propres œuvres et soutenant les artistes locaux.

 

D’où vient votre intérêt pour la musique traditionnelle égyptienne ?

Je pense que le passé fait partie intégrante de notre présent, et que nous devons comprendre ce passé pour nous en inspirer selon nos propres concepts et esthétiques. Une vision que j’essaie de traduire à travers ma musique, car je considère que mon travail doit refléter ce en quoi je crois.

Quel est votre processus créatif ?

Certains auteurs qualifient souvent ma pratique de « renouveau culturel », en raison des divers influences et héritages musicaux dont elle s’inspire, comme le Shaabi, le Zār (séance de spiritisme avec musique et danse), les Mouled (célébrations de la naissance du Prophète Mohammad), et la musique Takhmir. Mais je n’aime pas ces termes car je considère le genre traditionnel comme une forme artistique vivante et évolutive, en opposition à un artefact historique stagnant qu’il faudrait « faire revivre ».

Quelle relation entretenez-vous avec la spiritualité ?

Ma relation avec la spiritualité est une relation d’amour. J’ai grandi en écoutant des voix divines réciter le Coran et chanter des supplications etdl’amour du Prophète Muhammad comme celle de Sheikh Muhammad Rifaat et Sheikh Muhammad Omran. Des inspirations que j’essaie de refléter dans mon travail à travers mes performances live qui ressemblent à des événements spirituels, ce qui apparaîtra clairement dans mon prochain projet « Orouj” (Ascension): une performance de danse audiovisuelle qui se concentre principalement sur le Takhmir (extase musicale), un ensemble de chansons folkloriques traditionnelles chantées par les gens dans l’Égypte rurale pendant les séances de spiritisme. Ces chants se caractérisent par une structure unique et excitante qui commence par une cadence calme et régulière et des coups rythmiques légers, pour atteindre progressivement leur point culminant : une harmonie plus forte de tambourins, de chants et de gémissements.