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Araborama, panorama des mondes arabes

Leyla Dakhli

Le 6 février dernier est sorti aux éditions du Seuil, Araborama, le monde arabe existe t-il (encore) ?: un ouvrage réalisé en partenariat avec l’Institut du Monde arabe qui tente de répondre à cette question aussi épineuse que essentielle.

Une oeuvre qui débute comme une question existentielle. Le monde arabe existe t-il (encore)? Entre parenthèses, puisque c’est bien ce dont il s’agit dans l’ensemble des textes recueillis. De revenir à l’origine de ce “monde”, dont on se demande parfois s’il a réellement existé un jour. 

Une question qui interpelle aussi, car elle amène le lecteur à s’interroger sur une région dont la seule dénomination suggère déjà une masse homogène et indifférenciée. En donnant la parole à plusieurs intellectuels et artistes du monde arabe, ce premier numéro de la collection d’Araborama rend hommage à la complexité d’une région dont il tente de dresser une cartographie géographique, historique, politique et culturelle.

Nous avons rencontré Leyla Dakhli, chercheuse tunisienne sur le monde arabe contemporain, et membre du comité de rédaction du livre.

 

Dès l’introduction, vous interpellez le lecteur en reprenant les propos d’un personnage d’une pièce de théâtre de Wajdi Mouawad qui dit “être arabe, c’est être arrêté aux frontières, c’est être limité dans ses déplacements”. Vous parlez aussi du “malheur d’être arabe”, citant les propos du journaliste Samir Kessir. L’expérience arabe est-elle nécessairement celle d’une souffrance?

Ce serait être aveugle que de ne pas le voir. Nous ne pouvons ignorer le contexte d’écriture et de diffusion de ce livre qui a été écrit en français et est publié en France. Récemment des enquêtes ont montré qu’il était plus difficile de trouver un emploi dans le pays, quand on portait un nom arabe. Il se trouve aussi que la suspicion de terrorisme et l’association à l’extrémisme religieux est malheureusement une expérience commune aux personnes arabes de France ou d’ailleurs. La condition arabe dans le monde contemporain porte de forts stigmas et le but n’est pas de victimiser ces populations, mais d’en rendre compte. 

 

Une grande part est consacrée à la cause palestinienne et à sa diplomatie dans cet ouvrage. En quoi la nakba est un élément fondateur du monde arabe?

Peut-être parce-que c’est la cause qui a été la plus instrumentalisée par les différents régimes politiques arabes, avec le panarabisme notamment, mais qui reste aussi celle la plus intimement défendue et portée par les peuples arabes. On sait que le monde arabe post-ottoman a été démembré en États par les puissances coloniales, à la suite de quoi tous les pays du monde arabe ont pris leur indépendance, sauf un. Dans l’élan post colonial que la région a porté, la Palestine porte cette part de défaite et d’humiliation. Une expérience douloureuse partagée par tous, même si beaucoup d’états ont eux aussi contribué à cette catastrophe. 

Vous en parlez du panarabisme comme d’une utopie inachevée. Comment expliquez-vous l’échec de l’unification arabe? 

Cette idéologie du panarabisme a été conçue dans un contexte anti-impérialiste, à la fin de l’empire ottoman, alors que les jeunes turcs tuaient les minorités pour turquifier l’empire. Une arabité culturelle et un arabisme solidaire avaient alors émergés pour se débarrasser de cette domination. Lorsque ce contexte s’est effondré, la nécessité du panarabisme s’est envolée avec lui et comme l’évoque l’entretien avec Elias Sanbar dans le livre, les états arabes ont commencé à se concentrer sur leurs propres ambitions plutôt que sur celles du collectif. La volonté politique d’union n’a pas survécu, ce qui est compréhensible car toutes les frontières avaient été mises en place de manière arbitraire. 

 

Peut-on encore voir un monde arabe unifié aujourd’hui? 

Aujourd’hui, le panarabisme ne se retrouve pas au niveau politique, ni dans la ligue arabe ni dans les instances internationales mais plutôt dans une communauté d’affect et une communauté culturelle. Il existe une vraie circulation dans le monde arabe avec l’essor des chaînes satellitaires. La création de la chaîne panarabe Al Jazeera mais aussi l’existence de certains rendez-vous culturels médiatiques comme l’émission Arab Idol contribuent à développer ce sentiment d’appartenance et d’unité transnationale dans le monde arabe. La langue l’est également.