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Cyrine Gannoun inscrit le théâtre tunisien dans l’avenir

A seulement 37 ans, Cyrine Gannoun cumule les mandats. Comédienne, metteur en scène, productrice, directrice de théâtre, mais aussi créatrice d’un festival. Hier soir, dans le cadre du festival les arabofolies à l’Institut du Monde Arabe, elle mettait en scène “le radeau”, les histoires d’âmes naufragées qui recherchent leur salut en Europe.

Il est difficile d’évoquer le parcours de Cyrine Gannoun, sans parler de son père, le célèbre dramaturge et comédien tunisien Ezzedine Gannoun. Formé en France à la Sorbonne dans les années 80, il retourne dans son pays où il fonde la troupe du théâtre organique avec laquelle il parvient à créer plusieurs pièces malgré le régime autoritaire de Ben Ali. Plus tard, en 2001, il lance le centre arabo-africain de formation et de recherches théâtrales, la première organisation panafricaine de formation théâtrale.

C’est pourtant contre les conseils de son père qui veut la protéger du milieu, que Cyrine Gannoun se lance dans le théâtre. Si elle suit ses pas en se formant en France, l’élève surpasse rapidement le maître en agrémentant ses compétences d’une formation en anatomie du corps, ainsi que d’un diplôme de management des industries culturelles. Des talents qu’elle utilise aujourd’hui dans ses fonctions de directrice du théâtre El Hamra et du centre arabo-africain de formation et de recherches théâtrales. Une manière de rendre hommage aux trente années que son père a dévoué au théâtre tunisien, et de l’inscrire dans le futur grâce à la production et formation des nouvelles générations.

En mars dernier, vous avez créé un nouveau festival de théâtre en hommage à votre père Ezzedine Gannoun. Quelle est sa mission ?

J’ai appelé ce festival “le cycle de vie du théâtre el hamra”, car c’est un lieu qui offre à la fois un espace de formation aux comédiens, les moyens de produire leurs créations, et constitue aussi une plateforme de diffusion internationale de leurs travaux. Son originalité est qu’il propose une compétition arabo-africaine. Son but est de faire tourner des productions à l’international et de faire connaître les talents de la région. Les lauréats de l’an dernier ont d’ailleurs déjà été programmés dans des festivals.

Le radeau est une pièce qui avait été voulue par votre père avant son décès. Etait-ce difficile de mettre en scène cette pièce sans lui ?

Un peu avant son décès, mon père m’avait fait part de sa volonté de faire une pièce sur l’immigration clandestine. Il avait pris une feuille de papier et avait fait le croquis d’un radeau pour montrer ce qu’il voulait faire. Un dessin qui est d’ailleurs l’affiche du spectacle aujourd’hui. Quand il est mort en mars 2015, le directeur du festival international de Carthage m’a proposé de mettre en scène ce spectacle en vue de l’ouverture de la prochaine édition du festival. Pour amener ce radeau à bon port, je me suis accompagnée de Majdi Boumatar, un acteur libanais qui vit au Canada et était très apprécié par mon père. L’immigration clandestine est un sujet glissant dont tout le monde parle et nous ne voulions surtout pas tomber dans les lieux communs. Au delà de la fuite du chômage ou de l’oppression politique, il y a mille raisons qui ont poussé ces gens à partir. Et c’est ce qu’on a voulu montrer.

Comment avez vous “récupéré” toutes ces histoires ?

Notre théâtre à Tunis est situé dans une rue commerçante où il y a beaucoup de vendeurs ambulants. Pas besoin d’aller plus loin que le bas de la rue pour trouver des histoires de personnes qui veulent ou ont quitté la Tunisie. Nous avons passé du temps avec un jeune vigile de supermarché, qui a déjà essayé de s’enfuir trois fois, avant d’être ramené à la frontière. Il a accepté de nous parler pendant sa pause déjeuner. J’ai alors amené ma caméra et mes comédiens et nous l’avons écouté nous raconter cette histoire tragique pendant qu’il mangeait son sandwich tranquillement. Tout le monde était bouleversé et lui nous racontait cette histoire comme s’il s’agissait de celle des trois petits cochons. Mes comédiens et moi nous en sommes beaucoup servi dans l’écriture de nos personnages.

Que pensez-vous du théâtre tunisien aujourd’hui ?

C’est un théâtre pionnier dans la région. Nous sommes dans un pays où il y a une grande effervescence et où il existe beaucoup de compagnies théâtrales, ce qui montre une réelle volonté. En même temps, il n’y a pas de système établi comme en France avec des programmateurs, des producteurs et des tourneurs. Nous manquons cruellement de structures, et c’est ce que l’on doit chercher à multiplier dans l’avenir afin de créer une nouvelle génération de professionnels qui pourra s’épanouir au sein d’une véritable industrie.

Est-ce difficile de vendre du théâtre “arabe” sans tomber dans les clichés et sombrer aux représentations occidentales de l’art dans le monde arabe ?

Quand on nous programme dans un festival international, ce n’est malheureusement pas pour parler de la nouvelle technologie et de son impact sur le cerveau des enfants, ou encore moins de l’ébranlement de l’institution du mariage dans le monde, qui sont pourtant des sujets qui me tiennent à coeur. On attend de nous un certain propos qui confirme notre différence. Mais je refuse de parler des clichés de l’oppression politique ou des minorités sexuelles dans les pays du monde arabe. Mon spectacle cherche au contraire à casser les clichés sur les migrants. Cela ne m’intéresse pas de travailler avec des gens qui sont intéressés uniquement par ma position géographique.