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De Paris à Beyrouth, la chorégraphe libanaise Nada Kano construit des ponts avec la danse

Incarnation vivante du mouvement et du déplacement, la danse est toujours une invitation au voyage. L’exploration physique de nouveaux univers et de nouveaux territoires. Le 22 novembre derniers, c’est sur le trajet entre Paris et Beyrouth que la Seine musicale nous transportait à travers “The dress”, une chorégraphie signée par la chorégraphe libanaise Nada Kano et interprétée par la danse étoile française Marie-Agnès Gillot.

Le Liban doit beaucoup à Nada Kano. Cette passionnée de danse lui a permis de voir naître une génération de danseurs formés localement. Fondatrice de la première école de ballet libanaise (2002) et de la Beirut Dance company, elle est aussi l’initiatrice du Beirut Dance project (2009) qui a fait bénéficié pendant plusieurs années à des jeunes issus de milieux défavorisés, d’une formation de danse professionnelle. Chorégraphe, elle est aussi à l’origine de plusieurs créations qui ont tourné dans les théâtres du Liban, comme Things I’m not et Falling minds. Il y a quelques jours, elle présentait “The Dress”, une chorégraphie ressortie des tiroirs qui rend hommage à deux pays dont l’histoire et le présent restent intimement liés, dans une période particulièrement troublée pour le Liban.

Comment avez-vous découvert la danse?

Je suis issue d’une génération qui a grandit durant la guerre civile donc mon enfance c’était la guerre. On était vraiment isolés et on avait pas accès à l’information, mais je me souviens avoir vu un ballet russe en noir et blanc vers l’âge de 12 ans. Je suis littéralement tombée amoureuse de cet art, sauf que j’étais bloquée au Liban au milieu des années 80. C’était la survie, il n’y avait pas de cours de danse et on ne pouvait pas se déplacer. À 16 ans, je suis partie un été faire un stage à l’école de danse Rosella Hightower à Cannes. J’ai réalisé que c’est ce que je voulais faire de ma vie. L’année d’après, j’y suis retournée et restée un an. Puis je suis rentrée au Liban et au bout de deux mois, la guerre a vécu un épisode très violent, je suis donc partie à Paris où je suis restée dix ans. Là-bas, je me suis formée auprès de Yves Casati au Centre de danse du Marais. Mais j’ai toujours eu en tête de retourner au Liban pour partager ce que j’avais appris, car j’avais moi-même souffert de ne pas pouvoir apprendre dans mon pays.

Comment avez vous rencontré la danseuse étoile Marie-Agnès Gillot et pourquoi a t’elle fait appel à vous pour cette création présentée à la Seine Musicale?

J’ai rencontré Marie-Agnès tout à fait par hasard, il y a trois ans, lors d’une soirée avec des amis alors qu’elle était de passage au Liban. Si j’étais déjà admiratrice de son travail, j’ai beaucoup aimé sa personnalité et son humilité. De mon côté, j’avais envie de remettre en scène “The dress”, une création que j’avais fait il y a dix ans et qui parlait du vécu libanais (NDLR la révolution de Cèdre au Liban) car je réalisais que nous étions toujours dans la même situation une décennie plus tard. Je l’ai donc contacté pour qu’elle danse sur cette chorégraphie, et c’est elle qui a soumis l’idée de faire ce spectacle en France.

 

De Paris à Beyrouth, qu’est-ce que votre parcours entre les deux pays vous a transmis?

En tant que peuple francophone, les libanais sont très proches des français, et en même temps ils sont très différents. La discipline et la rigueur de la danse classique en France est diamétralement opposée au mode de vie et à la mentalité libanais par exemple. Ce sont deux extrêmes que j’ai voulu utiliser et adapter au contexte actuel avec ma création The Dress. J’ai essayé de combiner une mentalité orientale et méditerranéenne, donc très ronde, avec cette discipline à la française. Ce fut un grand défi.

Au regard des événements qui se déroulent en ce moment au Liban, quels mouvements ou chorégraphies cela vous inspire?

Ce qui se passe en ce moment au Liban est un bouillonnement. C’est la définition même du mouvement. C’est de la danse. C’est un mouvement de révolte. Quelque-chose qui jusque là était inerte, se réveille, prend vit. C’est la renaissance du peuple.

Qu’est-ce que la danse classique, plus qu’une autre forme, vous apporte dans la vie?

Si ma formation est classique, en tant que chorégraphe je tend plus vers le contemporain. Dans un pays comme le mien, cela me correspond plus que la danse classique pure. Le travail autour de la danse comporte beaucoup de similitudes avec l’apprentissage de la vie. Cela vous apprend la rigueur, l’observation mais sans perdre l’émotion. La danse c’est tout simplement ma vie. Je respire, je réfléchis et je vis par elle.