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« La situation dans les pays arabes est l’une des plus dangereuses actuellement »

L’épidémie du coronavirus, et le confinement progressif dans laquelle elle a plongé la planète n’est pas seulement un danger pour la santé du peuple, mais aussi pour l’économie dont les effets à long terme risquent de remettre en cause l’équilibre mondial. Le point avec Rami Kiwan, économiste et responsable de la stratégie et de la planification eu G20 qui nous livre ses prédictions personnelles sur la situation.

Quelle est l’impact de l’épidémie de Covid-19 sur l’économie des pays arabes?

La région est généralement divisée en deux groupes de pays distincts : les pays producteurs de pétrole, et les pays qui en sont importateurs. Dans le cas des producteurs de pétrole, ils ont été touchés par la crise et la baisse de la demande a fortement pesé dans leur économie. En même temps, ils ont dû faire face à un autre aspect de la situation, à ses effets secondaires, à savoir l’effondrement des prix du pétrole. Mais ils bénéficient de ressources financières telles – des centaines de milliards de dollars en réserve – qu’ils ne risquent pas de devenir pauvres du jour au lendemain. Cependant, la chute du baril du pétrole a diminué les revenus du gouvernement et certains pays ont dû mettre en place des mesures d’austérité à l’instar de l’Arabie saoudite par exemple, qui a réduit les allocations de la population. L’inconvénient de telles politiques est qu’elles pourraient aggraver encore plus la baisse de la demande, et également ralentir les efforts du pays dans le plan de diversification de son économie car il y aura moins d’argent disponible pour les différents projets et la priorité sera donnée au secteur de la santé. En ce qui concerne les importateurs de pétrole, si la baisse des prix du pétrole peut les aider à économiser en réduisant leur facture d’importation, ils vont aussi perdre une partie importante de leurs revenus touristiques. Par exemple, en Egypte, qui dépend fortement du secteur touristique, cette source a pratiquement disparu avec le Covid-19. La situation dans les pays arabes est l’une des plus dangereuses actuellement, car ils vont très bientôt devenir le premier épicentre de l’épidémie, après la Chine et l’Europe. Ils ont désespérément besoin de l’aide des pays riches et des communautés internationales sur de nombreux aspects, notamment d’un point de vue humanitaire et de l’économie sociale et solidaire.

Est-ce que la crise va changer la structure de l’économie mondiale?

Évidemment. Il est difficile de spéculer, mais une crise de cette nature aura nécessairement un impact sur l’ordre mondial. Au sein du système financier mondial actuel, la « démondialisation » a commencé il y a des années, avant même l’élection de Donald Trump. Cette dernière n’était qu’un aspect d’une tendance. Lorsque vous regardez l’histoire, ce qui se passe en temps de crise, c’est qu’elle met fait ressortir la tendance déjà présente avant qu’elle ne se produise. En ce sens, la crise pourrait accélérer le mouvement de « démondialisation », mais en même temps, je ne pense pas voir de sitôt un monde où tous les pays deviendraient protectionnistes et fermeraient leurs frontières parce que les pays ne peuvent tout simplement pas produire tous les biens et services dont ils ont besoin. Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont désormais vulnérables, et nous pourrions donc assister au début de chaînes d’approvisionnement régionales plus robustes. Il serait possible de voir plus de collaborations régionales, si les partenariats internationaux ne sont plus possibles. Le Fonds européen de sauvetage présenté récemment par l’Union européenne en est un exemple.

Le Liban souffre déjà d’une crise des liquidités depuis la révolution. Est-ce que l’épidémie a aggravé la situation ?

Si l’on considère l’impact immédiat, on pourrait penser qu’elle a aggravé la situation, ce qui est vrai dans une certaine mesure. Les populations ont dû rester chez elles, les restaurants, les bars et les magasins ont été complètement fermés. Cependant, les conséquences de la pandémie, comme la crise pétrolière, ont permis au Liban d’économiser des fonds très importants et de bénéficier de l’aide étrangère des organisations internationales. Le Liban traversait déjà une crise majeure avant la révolution, et ce n’était pas seulement à cause de la récession. La Banque centrale, le système bancaire, la sécurité nationale… Toutes ces grandes institutions étaient en faillite. Le coronavirus a simplement offert un sursis au gouvernement. Le confinement imposé a permis de faire en sorte que le peuple quitte la rue et retourne à la maison. Le problème est structurel et quoi qu’il arrive désormais, quelque que soit le plan mis en place, ses racines sont toujours là. La plus grande menace qui pèse avec la crise serait une émigration massive, qui a toujours été la solution au problème pour les Libanais depuis le 19e siècle. Mais ce qui me rend optimiste, c’est que l’émigration, au moins à court terme, est impossible à cause du Covid-19 et des pertes qu’elle a entraînées dans le monde entier, y compris en Afrique et dans les pays du Golfe, où les Libanais avaient l’habitude d’aller travailler. Nous nous retrouverons donc avec des milliers de jeunes Libanais coincés dans le pays, sans emploi et sans possibilité significative de travailler à l’étranger, parce que le marché du travail est mauvais partout et qu’il sera compliqué pour eux d’obtenir un visa. Il restera donc deux choix : soit rester et abandonner, soit rester et changer les choses. Et je penche plutôt pour la deuxième option.