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Les défis de l’urbanisme au Moyen-Orient

Depuis toujours, l'urbanisme joue un rôle important dans le façonnement de la culture citoyenne d'un lieu. Les efforts d’un pays pour développer des espaces publics permettant à sa population de se rencontrer collectivement, en disent long sur son système politique et social. Une observation intéressante qui a été soulignée dans le livre de Marwa Sabouni "Dans les ruines de Homs, journal d’une architecte syrienne", en 2018. Au Liban, c'est aussi la préoccupation de Mona Fawaz, chercheur et professeur associé d'études urbaines et d’urbanisme à l'Université américaine de Beyrouth, qui plaide pour des villes plus inclusives.

Membre du parti politique Beirut Madinati, Mona Fawaz tente de plaider en faveur des espaces publics. Récemment, au sein du Beirut Urban Lab de l’Université américaine de Beyrouth, elle a travaillé avec des étudiants et des collègues pour présenter plusieurs propositions d’espaces publics dans la ville, ainsi qu’une proposition d’urbanisme complète pour la côte de Beyrouth. Elle préconise également la mise en œuvre de divers projets de mobilité douce, comme l’activation des espaces restants, et écrit des articles d’opinion sur l’histoire urbaine, la justice sociale et spatiale ainsi que la pratique de l’urbanisme. Elle est également co-éditrice de la publication “Refugees as City-Makers”.

Mona Fawaz

Comment pensez-vous que l’urbanisme et la gestion de l’espace façonnent la vie d’un État ?

Il est difficile de répondre de manière générale car chaque pays a ses propres institutions et contraintes d’espace. Mais une chose que je peux dire, c’est que la gestion et l’allocation de l’espace font partie de la façon dont nous pensons au « collectif », c’est-à-dire aux personnes dans leur vie quotidienne. Ainsi, la qualité de l’espace public (son accessibilité, son abondance), qu’il s’agisse des rues, des places, d’espaces de rencontre, fait partie du regard que porte un Etat ou une autorité urbaine sur sa population. Quels sont leurs droits ? Quelle voix politique veulent-ils leur accorder ?

Quelle est la mission la plus importante de l’urbanisme au Moyen-Orient aujourd’hui ?

Pour moi, l’urbanisme doit fournir l’infrastructure qui permet aux différents individus et groupes sociaux de mener une vie digne. Elle doit répondre au droit à avoir un abri, à la libre circulation, au jeu, au rassemblement, au travail, mais aussi permettre la préservation de l’identité et de la culture… Tous ces droits font partie d’un contrat social que les citoyens devraient voir lorsqu’ils sont membres d’un État particulier. Malheureusement, aujourd’hui, le principal obstacle est le manque de volonté politique.

Des bâtiments à Beyrouth

Qu’en est-il de la situation au Liban ? Quels ont été les effets des décisions d’urbanisme après la guerre civile jusqu’à aujourd’hui ?

Malheureusement, toutes les années d’après-guerre ont été consacrées à consolider les conséquences de la guerre civile, c’est-à-dire d’avoir divisé la société entre les groupes sectaires mais aussi entre les classes. Plus généralement, les pouvoirs publics n’ont rien protégé des biens communs : montagnes, forêts, cours d’eau ou côtes naturelles. Au lieu de cela, l’urbanisme a encouragé la spéculation immobilière, facilité l’exploitation des carrières et n’a pas permis de mettre en place les infrastructures publiques communes comme les transports publics, dont on a cruellement besoin. Pour vous donner un exemple, la reconstruction du centre-ville de Beyrouth après la guerre a complètement effacé les espaces publics de Beyrouth et les a transformés en terrain de jeu pour la spéculation foncière.

Que pensez-vous de l’avenir des espaces publics au Liban ?

Je pense que les gens ont démontré la soif d’espace public et le désir de coexister et de le partager. L’ancien maire de Beyrouth affirmait qu’il n’ouvrirait pas le principal parc public de Beyrouth parce que les citadins s’entre tueraient dans un espace commun. Nous voici 75 jours après le début de la révolution, et les gens partagent les espaces. J’espère qu’il y aura plus d’efforts à l’avenir pour protéger les espaces publics, pour ouvrir les côtes aux citadins, parce qu’il y a des demandes claires, il y a des projets existants et des pratiques inspirantes.

L’oeuf

Comment expliquez-vous qu’un bâtiment abandonné comme l’œuf soit devenu un emblème de la révolution ?

Les théâtres sont le symbole culturel d’un collectif qui se réunit pour faire vivre une œuvre d’art, le signe d’une identité commune. Quand la « révolution » a commencé, les jeunes militants rêvaient de débats politiques collectifs, de performances publiques, etc. L’œuf, le grand théâtre et autres espaces publics se sont alors retrouvés comme des lieux de convergence naturelle.

Vous avez été co-éditeur d’une publication parlant des réfugiés comme créateurs de villes ? Quel est leur rôle dans la construction de l’avenir des villes libanaises ?

Notre travail a montré que les réfugiés syriens se réapproprient très activement leur place, l’utilisation et la pratique des espaces publics de la ville. Nous avons documenté certaines de ces pratiques. Il est impératif de reconnaître la présence de ces réfugiés dans nos villes, de les engager comme acteurs de leur création avec les privilèges et les responsabilités que cela entraîne. Après tout, Beyrouth est une ville construite en grande partie par des réfugiés, avant même qu’il y ait un Liban. Dans ce contexte, il est évident que la mobilité urbaine et l’action des gens sont des éléments clés de la construction des villes.