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Les soldats arabes de la Première Guerre mondiale, héros oubliés

Le onzième jour du onzième mois à la onzième heure de l’année 1918, le tocsin des églises du territoire retentissent dans les campagnes françaises : l’Allemagne capitule, entraînant de facto la fin d’un conflit meurtrier. Cette date, que nous célébrons aujourd’hui, a une forte dimension symbolique en Europe, où la majorité des affrontements se sont déroulés. Pourtant, limiter cet événement aux simples populations européennes relèverait d’un pur anachronisme. Car lorsque le conflit s’arrête, ce sont aussi un grand contingent de soldats arabes qui cessent le combat. Retour sur leur rôle méconnu et sur leur importance prépondérante qui fut passée sous silence durant de nombreuses années.

Comprendre l’Europe de 1914 pour comprendre l’engagement des soldats maghrébins

On estime à 600 000 le nombre d’Africains qui auraient foulé le territoire français dans le cadre des événements de la Première Guerre mondiale. Parmi eux, ils seraient plus de 250 000 algériens, marocains et tunisiens à avoir intégré l’armée française.

Cette mobilisation massive nécessite que l’on s’arrête un instant sur le contexte géopolitique de l’époque. En 1913, deux blocs se font face : la Triple-Alliance, composée de l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie et la Triple Entente, composée de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. Les tensions géopolitiques sont à leur apogée et l’Europe se prépare à l’imminence d’un conflit dans une parfaite insouciance. Jusque-là, le lien avec le monde arabe semble assez peu évident.

 

Toutefois, il ne faut pas oublier que les états européens de cette époque possédaient des territoires allant bien au-delà de leurs frontières dites métropolitaines. Ce mouvement global, plus connu sous le nom de colonisation, explique le caractère mondial du conflit alors sur le point de se déclencher et dans lequel les populations vivant sur ces territoires seront, au même titre que la métropole, appelées à apporter leur contribution à l’effort de guerre national.

Une fois la guerre déclarée, plusieurs milliers de soldats marocains, égyptiens, tunisiens vont faire le voyage et découvrir, pour la plupart d’entre eux, le continent européen pour la première fois. Au-delà des tirailleurs maghrébins, sur lesquels nous reviendrons plus tard, beaucoup de tunisiens, marocains, algériens ont, en plus d’être présent au front, joué un rôle pivot dans les usines françaises pour produire munitions, canons et autres outils militaires nécessaires à la défense des soldats alliés face aux offensives des soldats allemands. Si l’on s’intéresse au contingent étranger de manière plus globale, ce sont d’ailleurs plus de quatre millions de musulmans en provenance du monde entier qui se sont battus ou ont servi de travailleurs pendant la guerre, toutes armées confondues.

Des soldats décorés pour leur bravoure

Dès septembre 1914, des hommes qui n’ont encore jamais vu l’Europe jusqu’à ce jour sont catapultés sur le front franco-allemand, à l’occasion de la dramatique bataille de la Marne durant laquelle les armées franco-britanniques repoussent l’armée impériale allemande sur les confins de la rive orientale du cours d’eau français. La plupart d’entre eux sont des néophytes et reçoivent une instruction militaire aussi vitale que prématurée.

Malgré leur manque d’expérience comme la plupart des soldats d’alors, les soldats nord-africains se distinguent très vite par leur sens du combat et leur faculté à manier facilement les armes les plus modernes note Jean Martin, grand historien français de l’histoire coloniale. Principal protagoniste de la bataille de la Marne de 1914, le maréchal Foch a d’ailleurs souligné l’implication et l’apport déterminant des soldats africains dans la bataille. Après cet épisode dont le dénouement est aussi salvateur pour l’armée française que coûteux en vies humaines, le ministre de la guerre d’alors et futur président de la République Alexandre Millerand leur adresse des félicitations dans une citation qui fera date : « disciplinés au feu comme à la manœuvre, ardents dans l’attaque, tenaces dans la défense de leurs positions jusqu’au sacrifice, supportant au-delà de toute prévision les rigueurs du climat du nord, ils donnent la preuve indiscutable de leur valeur guerrière ».

 

Cet héroïsme, dont les contemporains du conflit n’ont nul doute, est matérialisé rapidement par l’attribution de nombreuses décorations pour bravoure et dévotion à la nation. Les tirailleurs algériens ont reçu plus de 20 % des plus hautes distinctions décernées (drapeaux décorés de la Légion d’honneur ou de la Médaille militaire et fourragères rouges à la couleur de la Légion d’honneur) alors que leurs effectifs au combat ne représentent à la fin du conflit que 2 % du total des combattants.

Pourquoi les soldats arabes ont-ils été les grands oubliés de la Première Guerre mondiale ?

S’il est indéniable que les soldats arabes ont joué un rôle important au sein de l’armée française, comment se fait-il que leurs actions soient passées sous silence pendant de très nombreuses années par les récits historiques que l’on a pu entendre de la Première Guerre mondiale ? Si, en effet, la Grande mosquée de Paris a été érigée en leur honneur en 1922, plusieurs facteurs expliquent cet “oubli” relatif des soldats maghrébins dans la mémoire collective de ce conflit.

 

Pour la majorité des contemporains et des historiens d’alors, cette guerre est avant tout perçue comme une guerre européenne davantage qu’une guerre mondiale. Elle constitue le point de non-retour des tensions diplomatiques qui existaient depuis trente ans entre les États de ce que l’on appellera désormais le “vieux continent”. D’autant plus que les territoires européens ont été majoritairement, malgré eux, le théâtre des opérations guerrières du conflit, lui infligeant des cicatrices encore visibles aujourd’hui.

Dès lors, la Première Guerre mondiale a essentiellement été enseignée comme une guerre européenne et non comme une guerre mondiale pendant de nombreuses années, occultant ainsi la multiplicité des mémoires qu’elles soient africaines ou encore asiatiques pour ne se focaliser que sur les griefs des populations européennes, dont l’opinion a été profondément bouleversée par le conflit. Jean Martin confirme cette hypothèse : « Les auteurs ne font pas état des soldats coloniaux. On ne les voyait pas. On ne pensait pas à eux. » résume l’historien.

Mémoires multiples, histoire commune.

Aujourd’hui, la plupart des historiens de tous horizons ont fini par prendre en compte rétrospectivement l’héritage mémoriel de l’ensemble des populations musulmanes ayant participé au conflit et s’accordent sur la nécessité de faire émerger la pluralité des mémoires issues du conflit pour mieux le comprendre.

Et cela prend d’autant plus de sens au XXIè siècle, dans nos sociétés où mondialisation et accès à l’information ont tendance à gommer les barrières et les préconçus entre les différentes cultures. Steve Ballinger, consultant au think-tank British Future, un groupe de réflexion dont l’objectif est de faire progresser l’éducation au public britannique à l’harmonie culturelle, la diversité et l’inclusion sociale, déclare : “découvrir que des soldats musulmans ont combattu et sont morts pour la Grande-Bretagne pour nous protéger et pour protéger les libertés dont nous jouissons aujourd’hui, c’est une histoire importante que chacun doit connaître”.