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Louis Blin : “Le sentiment populaire est très fort derrière cette fête nationale”

A l’occasion de la fête nationale saoudienne, Kawa s’interroge sur l’importance de cet événement, son histoire, et son impact sur le royaume. Pour ce faire, nous avons rencontré Louis Blin, diplomate, ancien consul de France à Djeddah, docteur en histoire contemporaine, et spécialiste du monde arabe.

KAWA : La fête nationale approche à grand pas en Arabie saoudite. Vu d’ici, on assiste à un véritable festival à l’échelle de tout le royaume, avec des activités étalées sur plusieurs jours. A quoi se rapportent ces festivités ? Par exemple, ici en France nous célébrons la prise de la Bastille, il y a une véritable dimension révolutionnaire. Là-bas, quel est le sentiment qui accompagne la fête ?

Louis Blin : L’action actuelle du roi et du prince héritier est de construire une nation, puisque l’Arabie saoudite est un pays neuf. Le fondateur Ibn Saoud a construit un état, et les dirigeants actuels souhaitent faire de cet Etat une nation au sens que nous y prêtons. Cette action n’est pas évidente dans un pays où jusqu’à présent l’idéologie dominante n’était pas nationale et ne considère pas la nation comme l’identité de base. L’identité de base est musulmane, ce que l’on appelle la oumma. Donc jusque récemment, la fête de la fondation du royaume n’était pas considérée comme la fête principale, elle était marginale, les grandes fêtes étant religieuses : les 2 Aid. Dorénavant, la célébration prend une nouvelle perspective dans ce projet politique et c’est la raison pour laquelle, actuellement, elle a acquis une dimension qu’elle n’avait pas il y a quelques années. 

Donc, cette fête est à l’impulsion du gouvernement plutôt que de l’histoire ? 

Le peuple est à l’aune de cette transformation puisque l’Arabie saoudite est un pays très divers mais actuellement en pleine construction nationale. Or, le nationalisme, en Arabie ou dans les pays voisins du Golfe est une donnée assez nouvelle, contrairement à chez nous ou le jacobinisme date de plusieurs siècles. Là-bas, la constitution sociale résidait plutôt dans la tribu ou bien les grandes familles marchandes. 

 

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Pourtant, on observe des réjouissances très soutenues, tout le monde se pare du drapeau, tous les bâtiments sont décorés, les rues… 

On a besoin de montrer qu’elle apparaît. Attention, c’est un vrai mouvement populaire toutefois. Le gouvernement le promeut mais ne l’impose pas, le sentiment populaire est très fort derrière cette fête nationale. 

Dans un pays où le pourcentage d’immigrés est immense, c’est étonnant de voir un tel patriotisme ?

Les étrangers sont en marge de ces fêtes. Une partie de la population est d’origine étrangère mais lointaine, les naturalisations sont anciennes. Maintenant, elles sont quasiment inexistantes, donc il s’agit justement de faire de ces communautés nationales qui sont très diverses au départ une seule entité nationale, alors qu’auparavant, on se définissait par deux origines, etc. Le cosmopolitisme est très ancien dans ces régions, les populations sont mêlées, notamment à cause de la vocation marchande des ports de cette péninsule, et de la communauté religieuse qui, à la Mecque, est, par essence, multinationale puisque les musulmans du monde entier s’y retrouvent. 

 

Par rapport aux pays voisins, aux autres pays du monde arabe, est-ce qu’on retrouve des situations similaires ? 

Non, c’est très différent ! Par exemple, pour l’Egypte, qui est la plus ancienne nation du monde, la question ne se pose même pas. Il n’y a pas de construction nationale possible puisque la nation a toujours existé. C’est anthologique et naturel. Le peuple égyptien a une cohésion et une personnalité qui est tout simplement la plus ancienne du monde. C’est exactement le contraire de ce qui se passe dans la péninsule arabique. Par contre les choses sont plus compliquées dans les pays du Levant. Ce sont des mosaïques, mais qui sont cristallisées depuis très longtemps. On dit toujours que ce sont la Première Guerre mondiale et les accords Sykes-Picot qui ont façonné les frontières de cette région mais en fait elles correspondent tout de même à de grands ensembles avec la “Grande Syrie” (c’est-à-dire quatre pays : Liban, Jordanie, Palestine et Syrie.) et l’Irak. Là où le phénomène s’avère plus artificiel, c’est plutôt en Jordanie. Il n’y a pas encore vraiment de personnalité nationale, cela ressemble déjà davantage à la péninsule arabique. Mais en gros, vous avez dans le monde arabe des grandes personnalités au Moyen-Orient qui sont l’Egypte et l’Irak, et une un peu plus hésitante car éclatée, c’est la “Grande Syrie”. La péninsule arabique est une nouvelle venue. En revanche, elle comprend deux états marginaux mais à forte implantation historique que sont le Yémen et Oman. Il y a une grande histoire très ancienne qui a modelé une personnalité nationale dans ces pays, que l’on peut considérer comme des berceaux de l’arabité. Il n’y a pas de questionnement sur l’appartenance comme on peut en constater dans le reste de la péninsule.