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Nada Riyadh : “En Egypte l’industrie du cinéma est assez misogyne”

Découverte en mai dernier lors de la semaine de la critique à Cannes avec son court métrage Fakh (le piège), Nada Riyadh y raconte l’histoire d’un jeune couple qui se retrouve dans un station balnéaire abandonnée, et dont la relation va se révéler abusive. Chronique d’une controverse annoncée.

Nada Riyadh est une jeune réalisatrice égyptienne déjà prolifique du haut de ses trentes et quelques printemps. Née à Alexandrie, elle a d’abord étudié l’ingénierie avant de se tourner vers le cinéma. Pour poursuivre son enseignement, elle déménage au Caire et remporte un concours pour participer à un atelier supervisé par le ponte du cinéma égyptien Mohamed Khan. Elle y réalisera son premier film Ifterady “ (virtual), produit par la célèbre actrice Marianne Khoury et par les studios Masr en 2013. Trois ans plus tard, elle co-fonde une société de production de documentaires avec son partenaire à la vie, Ayman el Amir. Depuis, elle lancé Mahd Film Lab, un programme qui aide les réalisateurs de la région MENA à développer leurs propres films. Engagée pour le cinéma local, elle s’inscrit dans cette nouvelle vague de cinéastes égyptiens qui ravivent l’âge d’or du cinéma égyptien avec un cinéma social. 

 

 

En 2016, vous avez sorti Happily ever after, un film très personnel sur votre propre situation amoureuse, et sur la situation politique en Egypte. Pourquoi avoir choisi de vous mettre en scène dans ce film?

Je n’avais pas l’intention de faire un film personnel. Initialement, j’avais commencé à faire un film sur les relations à distance, ce qui m’avait amenée à interviewer plusieurs couples dont je suivais le quotidien afin de montrer comment la situation politique égyptienne affectait leur vie. Puis pendant le processus, j’ai réalisé en parlant avec mon compagnon que le leitmotiv de ce film était mon incapacité à communiquer avec lui car il voyageait en Jordanie à ce moment.

J’ai donc finalement décidé de faire un film qui montrait notre histoire, et de suivre si elle allait survivre ou pas à la distance avec en toile de fond ces raisons qui poussent certains à partir d’Egypte ou d’autres à rester.

 

 

Pourquoi il était si important pour vous de rester en Egypte, plutôt que partir comme le voulait votre compagnon?

Je crois toujours que ce que nous faisons aujourd’hui est une manière de construire le futur. Même si je comprends totalement que des gens choisissent de quitter le pays et d’avancer dans leur vie, je considère cette période volatile comme très intéressante, beaucoup de choses se passent, et en tant que réalisatrice je veux travailler sur des sujets qui me touchent au niveau personnel. Je crois que je ne pourrais pas avoir cette perspective si je ne vis plus dans mon pays.

 

Qu’est-ce qui vous a inspiré le scénario du Fakh (le piège)?

J’ai travaillé quelques années pour un institut à travers lequel j’ai passé beaucoup de temps avec des femmes qui ont été victimes d’abus dans leurs relations. J’ai remarqué que ces femmes utilisaient un certain vocabulaire, et il était intéressant d’observer la manière dont elles avaient intégré ces abus. Je voulais montrer le processus psychologique à partir de cette perspective féminine de la victime.

 

 

Pourquoi avoir tourné le film dans ce lieu si particulier? 

Nous avons tourné le film dans un ancien hôtel de luxe à Al-Agamy, pas très loin d’Alexandrie. Il était dans les années 80-90 le lieu de rencontre de la jet-set égyptienne, des personnalités riches et célèbres y passaient leurs étés. C’était un très bel endroit mais dans les dernières décennies, il a été complètement abandonné et est aujourd’hui devenu un repère de criminels hébergeant des trafiquants de drogue, des travailleurs du vice ou même des groupes religieux fondamentalistes. Pour moi, filmer là-bas était un moyen de saisir cette décadence de la société égyptienne dans laquelle nous vivons. D’un point de vue visuel aussi, les infrastructures délabrées sont très fortes et disent beaucoup sur la situation du pays.

 

Al-Agamy, Egypte

 

J’ai lu que vous avez rencontré beaucoup de problèmes durant le tournage du film, en raison de son sujet sensible. Pouvez-vous revenir sur cette expérience?

Je vais essayer de le faire, même si je ne préfère pas (rires). Ce film est une co-production égyptienne et étrangère, ce qui a beaucoup joué dans la manière dont s’est déroulée le tournage. Quand nous avons entamé la phase de pré-production, nous n’avions pas réalisé que nous aurions une équipe mixte d’égyptiens et de non égyptiens, ce qui est problématique sur un sujet aussi tabou que les agressions en Egypte. Les gens étaient suspicieux, et encore plus comme il s’agissait d’une co-production étrangère. Nous avons donc dû interrompre le tournage au milieu du film car l’actrice principale et certains membres de l’équipe ne souhaitaient plus participer. Même le plateau a été saccagé et nous avons dû tout arrêter alors que nous avions déjà dépensé 70% du budget. Mais finalement, nous avons réussi à nous regrouper et adopter une nouvelle stratégie pour tourner une deuxième fois avec une nouvelle actrice.

 

Comment expliquez vous que les acteurs aient changé d’avis en cours de réalisation ?

Même si l’actrice principale connaissait le script, je pense qu’elle n’avait pas réalisé ce que l’expérience du tournage représenterait. En Egypte l’industrie du cinéma est assez misogyne, c’est un milieu hostile envers la femme, ce qui se ressent dans la manière dont les équipes sont formées. Même si certains membres de l’équipe technique avaient déjà lu le script et tourné des scènes charnelles dans d’autres films auparavant,  ils avaient l’habitude de voir ce type de scènes filmés par des hommes et non par une femme. Cette nouvelle manière de tourner et perspective le sujet ne correspondait donc pas à leur représentation “normale” d’une agression. Si vous regardez le cinéma égyptien, vous réaliserez vite que les scènes d’abus sont toujours tournées de manière très fétichiste, et ce n’était pas ce que je voulais faire.