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“The Guardians”, hommage aux oubliés de la société de consommation de Vladimir Antaki

La semaine dernière à la librairie du Royal Monceau, le photographe d’origine libanaise Vladimir Antaki présentait “The guardians”, un livre hommage aux petits artisans et commerçants du monde entier qui rassemble 45 portraits photos pris à travers l’Europe, l’Amérique et le Moyen-Orient.

« A travers son enquête photographique, Antaki pointe la valeur sociale et la nature fragile du travail individuel dans une société de consommation de plus en plus homogène… “ écrit le célèbre photographe canadien Edward Burtynsky, dans la préface qu’il signe du livre. Par cette remarque, celui que l’on connaît pour ses clichés explorant l’impact de l’intervention humaine sur les paysages naturels, souligne la dimension humaniste du travail de Vladimir Antaki.

Car si dans les portraits kitsch et bariolés de The guardians, les sujets semblent se fondre dans le décor, c’est pour en ressortir plus brillants que jamais. Par un sens précis de la mise en scène, Vladimir Antaki nous offre à voir ce qui tend à disparaître dans la foule. A la manière d’un cinéaste, il sublime l’invisible dans une sorte de témoignage social qui n’est pas sans rappeler le travail de Ken Loach, en beaucoup moins sombre et plus coloré.

Tes projets photographiques sont tous très différents. Avec Elsfie tu prenais en photo des célébrités avec des selfies de toi. Dans Family portrait, tu captures les portraits de famille de réfugiés dans les rues de Paris. Qu’est-ce qui motive une série généralement?

Quand je commence à travailler, mon but est de raconter des histoires qui vont bien plus loin que juste prendre quelques photographies. À un moment, cela devient une obsession. Pour ma série des gardiens, je passais parfois 15 heures par jour à la recherche de petits commerçants, car j’étais obnubilé par l’idée de rendre homogène des lieux qui ne l’étaient pas. Quand j’ai photographié ces familles dans la rue à Paris, le sujet était atroce mais je le traitais comme un jeu de piste qui me donnait une raison d’aller chercher ces gens et d’entrer en interaction avec eux. Ce qui motive avant tout dans une série, c’est l’adrénaline constant de créer des images qui ont un lien les unes avec les autres.

Pour ta série “The guardians”, tu as photographié 200 personnes sur trois continents. Qu’est-ce qui t’a fait choisir ces commerçants plus que d’autres?

Pour cette série, je me suis rendue dans plus de 20 villes à la recherche de ce que j’appelle “temples urbains” et des personnes qui les gardent, d’où le nom de la série que j’ai intitulé “The Guardians”. J’ai donc rencontré des personnes et récolté leurs histoires, des personnes qui m’ont ému par la beauté de leurs parcours et de leurs histoires. Le livre et les photos parlent aussi de transmission car certains sont inquiets de ne pas pouvoir assurer la relève de leurs boutiques et de voir perdre leur savoir-faire. J’ai passé des journées entières à déambuler dans des villes comme Beyrouth, Montréal ou Los Angeles, et dès que je voyais une façade qui pouvait abriter un potentiel gardien, je passais la tête et j’étais généralement reçu avec un grand sourire.

Pourquoi avoir choisi de faire signer la préface de ton livre par Edward Burtynsky?

En 2016, j’ai quitté ma zone de confort à Montréal pour aller vivre à Toronto. Là-bas, je faisais toujours mes tirages au laboratoire de Edward Burtynsky, et je suis devenu ami avec la directrice. Un jour, alors que je perdais un peu foi en moi, je lui ai demandé si je pouvais rencontrer Edward et ça a marché. On a passé une heure ensemble, il m’a fait des commentaires encourageants sur mon travail et m’a offert de participer à une lecture de portfolio au sein d’un festival de photo qu’il a co-fondé. Quelques jours plus tard, je quittais Toronto pour Beyrouth où je me suis installé pour 8 mois. Puis, il y a an je l’ai recroisé à Paris Photo et je lui ai demandé de faire ma préface. Il a accepté, ce qui est un honneur pour moi car il s’agit d’une personne que j’admire à tous les niveaux.

Tu participes à la troisième édition de la biennale de photographes arabes contemporains à l’IMA jusqu’au 24 novembre prochain, avec ta série “Beyrouth mon amour”. Quelle était l’idée derrière ces fresques urbaines?

Beyrouth mon amour est une sorte de cheval de Troie car c’est une oeuvre qui d’apparence ressemble à un joli papier peint, mais qui nécessite de s’intéresser en profondeur au visuel pour comprendre le message derrière. J’étais fatigué de voir une certaine bourgeoisie libanaise essayer de préserver l’image de Beyrouth, comme pour effacer ce qu’elle est. La ville est très bien comme elle et c’est pourquoi j’ai décidé d’aller photographier aussi bien des bâtiments en délabrement dans les quartiers pauvres que des immeubles chics de zones aisées, chrétiennes ou musulmanes. L’idée était de créer un motif qui rappellent les mosaïques orientales et que les gens souhaitent posséder, en ramenant chez eux un morceau de quartier dans lequel ils ne vont jamais en réalité. De faire quelque-chose d’esthétique avec ce qui ne l’est pas nécessairement.

Pourtant tu as dit sur ta page instagram que jusqu’à récemment tu essayais de t’identifier le moins possible au Liban. Comment les manifestations ont réussi à changer cela?

Les libanais ont beaucoup de points positifs. Ils sont généreux, ils aiment rendre service et faire plaisir. Mais il y a aussi beaucoup de clichés autour d’eux comme le fait de dire qu’ils aiment faire la fête comme si tout pouvait s’arrêter demain. Comme si tout pouvait être justifié par cela. Je ne m’identifie pas à cette idée et j’ai voulu m’en détacher pendant longtemps, mais quand j’ai vu cet élan de générosité venant de tous les bords de la société pendant les manifestations, cette envie de faire bouger les choses, j’ai été fier de mon peuple.