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Zoulikha Tahar : « L’interdit a noué ma relation avec la poésie »

Créée en 2016 en mémoire des attentats parisiens de 2015, la Nuit de la poésie résiste à la crise sanitaire en se déroulant en ligne depuis le 14 novembre et durant cinq samedis d’affilée. L’occasion de découvrir Zoulikha Tahar, jeune slameuse féministe algérienne qui déclamera ses rimes pour l’événement.

Née à Oran en Algérie, Zoulikha Tahar se lance d’abord des études d’ingénierie mécanique, avant de se faire connaître pour son slam subtil et engagé. C’est sur un compte Facebook anonyme, qu’elle nomme Toute fine, que l’étudiante fait ses premières armes poétiques et partage ses textes. Depuis, elle s’est reconvertie dans la sociologie, sa prose a touché un large public et sa page a rassemblé plus de 20 000 abonnés. Vous pourrez l’écouter déclamer sur le site de l’Institut du Monde Arabe samedi 21 novembre de 22h à minuit, dans le cadre des Nuits de la poésie et à travers une lecture musicale avec la professeur de lettre moderne Lamya Yagarmaten et la joueuse de Kora Sarah Baya.

Quand s’est développé ton goût pour la poésie ?

Ma première rencontre avec la poésie c’était via l’encyclopédie numérique Encarta qui n’existe même plus aujourd’hui. J’avais 12 ans, on avait un ordi tout pourri à la maison et je me souviens que je passais mes journées à noter tout ce qu’il y avait de poèmes : William Blake, René Char, Baudelaire. Je pense aussi que l’interdit a noué ma relation avec la poésie, car ma mère m’interdisait d’aller vers les cultures littéraires, ce qui m’a encore plus donné envie de lire. Puis dans les années 90, je regardais beaucoup de séries et on voyait toujours des ados qui évoluaient dans des familles où ils n’arrivaient pas à trouver leur place et se servaient de l’écriture dans leur journaux intimes comme d’un échappatoire. Cela faisait écho à ma propre situation où beaucoup de choses m’étaient empêchées donc j’ai voulu faire pareil.

C’est qui Toute fine ?

Aujourd’hui, Toute fine a disparu, car j’ai pris pas mal de poids depuis que je suis arrivée en France (rires). Mais Toute fine c’est surtout un nom de scène que je me suis donnée pour deux raisons. La première c’est qu’en Algérie on considère qu’une femme est belle lorsqu’elle a des formes et moi je n’en avais pas, ce qui me valait des réflexions sur mon physique à chaque réunion de famille. On finissait toujours ces conversations en me disant que je ne trouverais jamais de mari. Alors quand j’ai eu mon bac et que j’ai enfin eu le droit d’aller sur Internet, car mes parents refusaient avant cela, je me suis inscrite sur Facebook. Comme je voulais rester anonyme, j’ai donc choisi le pseudo de Toute fine. Ce compte est rapidement devenu un espace où j’ai exprimé ma vulnérabilité et publié mes textes et vidéos. Mais c’était surtout une planque derrière laquelle je pouvais faire passer mes messages et ma révolte sur les violences sexistes, et le harcèlement de rue auxquels j’étais confrontée.

Le tournant féministe, c’était quand pour toi ?

Franchement quand on naît et grandit en Algérie, ne pas être féministe c’est être totalement déconnectée de la réalité je pense. Ma soeur et moi, nous avons toujours eu beaucoup de révoltes et de colère en nous, même si nous ne nous étions pas identifiées comme féministes. Cette étiquette m’a été donnée quand j’ai commencé à faire une vidéo sur le harcèlement de rue avec une amie. Des associations ont alors commencé à nous inviter pour participer à débats sur le féminisme.

Cette vidéo sur le harcèlement de rue a énormément buzzé. Comment expliques-tu ce succès ?

Cette vidéo a été réalisée fin 2016 avec mon amie Sam Mb, elle est slameuse également et nous abordions les mêmes sujets à l’époque. Nous voulions raconter notre quotidien dans les rues d’Oran et parler de ce poids de se faire sans cesse aborder, voire harceler. Nous avons décidé de joindre nos voix et d’illustrer une journée de nos vies, chacune de nos côtés. Ce qui tombait à pique car nous sommes très différentes, je proviens d’une famille conservatrice et portais le voile à l’époque, alors qu’elle est issue d’une famille hyper libérale et porte des jeans serrés. Et pourtant ce qui ressort de la vidéo, c’est que malgré nos différences, nous partageons exactement la même galère. La vidéo a immédiatement buzzé, et dans les 24h nous avions atteint jusqu’à 180000 de vues. Je pense que ce qui a plu c’est que nous avons pointé du doigt un problème que de nombreuses femmes vivent tous les jours. Si il y a eu quelques commentaires négatifs, la plupart d’entre eux étaient des messages d’encouragement de soutien d’ hommes et de femmes qui nous remercier d’avoir mis le doigt dessus.

Quels sont tes nouveaux projets ?

J’ai lancé une mini série de podcasts sur la perception des femmes voilées ainsi que Confessionnelles, un podcast qui donne la parole aux couples interreligieux. J’anime également des ateliers d’écriture et je participe à des collaborations artistiques autour de la photographie, de la poésie et de la peinture.