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En Arabie saoudite, le street art devient roi

Avec l’ouverture de l’Arabie saoudite, l’art prend une toute nouvelle dimension au Royaume. Et l’art de rue n’est pas en reste, puisqu’il s’érige en contre-culture adoubée par le pouvoir et appréciée par la jeunesse locale. Deyaa Rambo, artiste du collectif Dhad Family à Djeddah, en est témoin.

Undercut sur le ciboulot, grandes binocles sur le nez et barbe fournie sous le menton… Derrière cette dégaine de hipster se cache le timide Deyaa Rambo. Si son look flaire les rues gentrifiées de Brooklyn, le bonhomme est, en revanche, originaire des faubourgs de Djeddah, en Arabie saoudite. Sous un impeccable costume cintré, le jeune « graffiti artist » présente, au Palais de Tokyo à l’occasion des Journées culturelles saoudiennes, la dernière collaboration de son collectif d’artistes, Dhad Family, qu’il compose avec son acolyte Abdulaziz Hassan.

L'artiste Deeya Rambo, à l'ouvrage © Instagram
L’artiste Deeya Rambo, à l’ouvrage © Instagram

Un avant-gardisme artistique

« Nous avons travaillé avec Midwam (un studio saoudien de création digitale) pour créer quelque chose de nouveau, annonce-t-il dans un anglais hésitant quoique irréprochable. Le concept, c’est de développer ses compétences dans le graffiti grâce à la technologie.” De ce travail est né un jeu en réalité virtuelle dans lequel le protagoniste enfile un casque VR et peint à sa guise, grâce à deux joysticks, un univers en trois dimensions.

Le concept rappelle un autre jeu de graffiti en réalité virtuelle, Kingspray Graffiti VR, édité en 2016 par un studio américain, Infectious Ape. Si la création de Dhad Family n’est donc pas nouvelle dans le paysage de la réalité virtuelle vidéoludique, elle révèle au moins un certain avant-gardisme en Arabie saoudite, un pays qui s’ouvre pourtant à peine aux nouvelles formes d’expression artistique.

L’ouverture de l’Arabie saoudite redistribue les codes culturels

« En art point de frontière », disait Victor Hugo. Celle de l’Arabie saoudite aura pourtant longuement été hermétique à l’art, du moins à celui de la rue. L’ouverture du royaume, sous l’impulsion du prince héritier Mohammed Ben Salmane, redistribue aujourd’hui les codes culturels. Elle lève, aussi et surtout, le voile sur une population jeune – 70 % des Saoudiens ont moins de 30 ans – et déjà bien au fait des codes culturels et artistiques d’outre-Arabie.

A Khobar, un quartier a été transformé en musée d'art de rue à ciel ouvert © Khobar Municipality
A Khobar, un quartier a été transformé en musée d’art de rue à ciel ouvert © Khobar Municipality

Rapidement donc, festivals, concerts et cinéma, autrefois interdits, prennent leurs quartiers, la scène artistique s’émancipe et l’art de rue, soutenu par les pouvoirs locaux, trouve dans les mégapoles saoudiennes un immense terrain de jeu. Les premiers noms se font dans la discipline, et les premières expositions aussi. En mars 2018, la ville de Khobar, à l’est du pays, a vu par exemple son quartier historique transformé en exposition d’art à ciel ouvert.

L’art de rue en pleine émancipation

Deeya Rambo et Abdulaziz Hassan, eux, n’ont pas attendu ce tournant. Les deux acolytes étaient déjà référencés sur la scène mondiale du street art, notamment à partir de 2013, lorsqu’ils ont pris part au projet Tour Paris 13, en graffant le 9e étage de la fameuse tour du 13e arrondissement parisien. « C’était la première fois que nous peignions à l’étranger, se souvient le graffeur. C’était une belle expérience parce que nous avons côtoyé différents artistes et cultures. » Depuis, le duo a parcouru le monde au gré des collaborations, notamment en Tunisie et en Malaisie.

Throwback to 2014 in @djerbahood Tunis artwork by @Deyaaone #Graffiti #DhadFam

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En Arabie saoudite, les deux artistes se considèrent volontiers comme des pionniers. « En 2013, nous avons ouvert la première boutique de graffiti à Djeddah », raconte Deeya. C’est à travers son commerce, Dhad Store, qu’il constate le vif intérêt de la jeunesse djeddienne pour l’art de rue. « Je vois de plus en plus de nouveaux graffeurs très actifs, avec leurs propres styles », assure-t-il. Une tendance qui augure de beaux jours pour la contre-culture saoudienne, mais aussi pour le commerce de Deyaa et Abdulaziz…