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Ghada Aboud : « Les gens se déclarent bipolaires alors qu’il s’agit d’une réelle maladie »

Ghada Aboud / DR

Ghada Aboud / DR

Aujourd’hui, 300 millions de personnes souffrent de dépression dans le monde et 60 seraient victimes des troubles bipolaires. Des maladies mentales qui restent encore stigmatisées dans de nombreuses sociétés du Moyen-Orient, où la majorité des souffrants ne sont pas diagnostiqués. Un phénomène en grande partie lié à un frein culturel et religieux qui empêche les personnes de se faire correctement détectées. Ghada Aboud, journaliste saoudienne, vient récemment de sortir son premier roman "Bipolaire", une fiction qui suit l’itinéraire d’une jeune femme bipolaire. Un moyen de soulever ce tabou dans le monde arabe mais aussi de déculpabiliser les souffrants.

Quel a été votre parcours avant l’écriture de votre premier roman ?

Je suis diplômée de l’Université américaine du Caire en journalisme audiovisuel avec une option en philosophie, ce qui m’a permis de voir la vie sous différentes perspectives. Après un passage comme journaliste pour des médias saoudiens comme Arabnews, Al Arabiya, The Saudi Gazette, j’ai aussi animé des émissions sur des chaînes de télévision. Puis j’ai aussi travaillé pour des journaux égyptiens comme Al Masr al Youm et Youm7. Mais j’ai voulu aller plus loin en me lançant dans l’écriture, car je voulais bâtir quelque-chose de solide avec du fond et de l’impact social.

Pouvez-vous nous en dire plus sur « Bipolaire » ?

L’histoire suit le parcours de Karma, une jeune psychiatre qui est diagnostiquée bipolaire. Elle vit au sud de Jeddah mais travaille dans un hôpital privé au nord de la ville et, chaque jour en se rendant sur son lieu de travail, réfléchit aux différents problèmes de la société saoudienne. Sa manière de gérer ses crises d’angoisse, est de se faire un tatouage sur le corps à chaque période difficile, quelque-chose d’inacceptable pour la société saoudienne. Ce qui la pousse à faire des allers- retours de culpabilité entre ses périodes maniaques et celles où elle se sent mieux. Je sais que cette nouvelle peut sembler très sombre mais je suis heureuse du résultat, car je souhaitais créer de l’empathie chez le lecteur en le mettant à la place d’une personne souffrant de troubles mentaux.

Qu’est-ce qui vous a inspiré de traiter ce sujet de la bipolarité ?

Je trouve que le terme « bipolaire » est trop souvent utilisé dans les médias et à mauvais escient. Avec beaucoup de légèreté, les gens se déclarent bipolaires alors qu’il s’agit d’une réelle maladie dont des personnes souffrent et n’arrivent pas à parler. Aussi, je pense que la bipolarité est une métaphore de la société actuelle qui nous pousse constamment à courir et à être jugé sur notre productivité. Certains en raison de leur éducation, ne peuvent pas s’adapter à ce rythme de vie effréné et finissent par sombrer. Ce que je cherche à démontrer dans ce roman est que nous sommes tous potentiellement bipolaires, et susceptibles de sombrer à n’importe quel moment, même si certains le sont plus que d’autres en raison de facteurs économiques ou familiaux.

L’Organisation mondiale de la santé a récemment estimé qu’une personne sur quatre souffre de maladie mentale dans les pays développés et sous développés. Qu’est-ce que cela révèle sur le monde ?

Cela montre que quelque-chose va mal dans nos vies modernes. Et nous sommes tous concernés. Si vous ne courez pas assez vite, vous pouvez tomber. L’Arabie saoudite prend actuellement des initiatives très positives afin de développer le pays économiquement et financièrement, mais cette progression n’est pas sans répercussions sociales. Mon livre veut surtout mettre en lumière le secteur privé. Si le secteur public fait de son mieux pour promettre des conditions de travail saines, les entreprises privées ne redonnent pas suffisamment à la société et ne prennent pas toujours en compte l’hygiène de vie de ses salariés.

Bipolaire, le roman de Ghada Aboud
Bipolaire, le roman de Ghada Aboud

Certains stigmates de la société saoudienne et orientale perdurent autour des maladies mentales. Comment expliquez vous cela ?

Certaines personnes continuent de penser que être dépressif ou maniaque, illustre un manque de foi. Mais nous nous ouvrons culturellement, et la population commence à comprendre qu’il s’agit d’une réelle maladie qui a besoin de soins adéquats. L’industrie de la positivité, du développement personnel est un signe de cette maladie de la société, de cette dictature du bien-être poussée par les sociétés capitalistes que nous sommes. Un problème partagé en Occident comme en Orient. Les entreprises nous lavent le cerveau en nous faisant croire qu’être triste est mal, et que nous devons à tout prix être heureux et productif. Je veux encourager avec ce livre, la société saoudienne mais aussi celles du monde entier à ralentir et à prendre le temps de s ‘écouter et de déceler les maladies. Même les médecins n’ont plus le temps de traiter les racines des problèmes mentaux aujourd’hui, et se précipitent trop souvent sur des mesures artificielles en prescrivant des médicaments qui peuvent avoir des conséquences néfastes sur le cerveau.

Avez-vous travaillé avec beaucoup de psychiatres pour l’élaboration de votre livre ?

Oui j’ai passé un an et demi de recherche et trois ans d’écriture avant de sortir ce livre. J’ai lu beaucoup de blogs de personnes souffrant de dépression, je me suis aussi entretenue avec des psychiatres, afin de comprendre les différences entre chaque maladie mentale comme la schizophrénie, la bipolarité ou la dépression.

Ce livre est-il autobiographique?

J’ai vécu beaucoup de hauts et de bas durant l’écriture de ce roman, car je me suis personnellement et émotionnellement beaucoup investie. Ce fut très éprouvant, et évidemment je n’aurai pas pu manifester autant d’authenticité chez le personnage principal de Karma si je n’avais pas moi-même déjà ressenti ce qu’elle éprouve. En même temps, ce livre ne parle pas de mes luttes intimes, c’est une fiction même si j’y ai mis de moi.