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Kaoutar Harchi, “comme nous existons”, mémoires d’une jeune fille pas très rangée

L'an dernier, la jeune sociologue et écrivaine Kaoutar Harchi a publié aux Actes Sud “Comme nous existons”, son cinquième ouvrage, un récit autobiographique qui décrit, en filigrane, la violence de la société à l’encontre des personnes racisées; mais aussi les mémoires d’une jeune fille pas tout à fait rangée. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier la sociologie? Que recherchiez vous dans cette discipline?

Je me suis intéressée à la sociologie sans vraiment savoir ce qui se cachait derrière cette discipline. Simplement, elle ressemblait à quelque chose qui scintillait. On y parle de “classe”, de “pouvoir”, de “société”. Ces mots, je m’en souviens, étaient comme des lampions dans la nuit : cela m’attirait de manière irrésistible. Et quand je m’ en  suis approchée, j’y ai découvert une véritable cache d’armes. Des armes pour penser, comprendre, me défendre, mais aussi attaquer. 

 

Qu’est-ce qui a suscité l’idée de votre sujet de thèse,  sur la formation de la croyance en la valeur littéraire en situation coloniale et postcoloniale? 

Je dirais simplement que mon point de départ a été une forme d’interrogation quant à l’existence de ce que l’on nomme “littérature française” et de ce que l’on nomme “littératures francophones”. Je ne comprenais pas pourquoi des hommes et des femmes qui écrivaient la même langue, la langue française, étaient séparés, distingués les uns des autres. Pourquoi ces écrivains et écrivaines ne pouvaient pas habiter le même espace symbolique ? Pourquoi certain.es étaient reconnu.es comme universel.les quand d’autres, au contraire, étaient renvoyés à quelque chose d’aussi problématique que “la culture”, “l’identité”. Mes intuitions se sont révélées plus que fécondes puisque j’ai pu mettre au jour à travers l’ouvrage Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne (Fayard, 2016), le caractère fondamentalement racialisé et racialisant de la littérature française. Ou, si je devais le dire autrement, sa dimension blanche, et sa fonction de productrice d’imaginaires politiques blancs. Au fond, en parlant de littérature française, je parlais de la société française elle-même puisque les deux sont indissociables. 

 

Qu’est-ce que ce travail de thèse vous a appris?

Ce travail de thèse a bouleversé mon rapport intime à la littérature mais plus encore à l’écriture. J’ai pu de cette manière me libérer de l’emprise romantique que la littérature cherche toujours à exercer sur ses lecteurs. Peu à peu, j’ai inversé le rapport et la dominer. Ce n’est plus elle qui m’écrasait de tout son poids, c’est moi qui percevais ses failles, ses limites, son conservatisme, ses aspects sexistes, racistes aussi. J’ai donc un rapport ambivalent à la littérature : je la trouve admirable et détestable à la fois. 

 

En quoi le littéraire est-il colonial selon vous?

La littérature nationale française (au mitan du 19e siècle) a joué un rôle fondamental dans le processus de justification de l’entreprise coloniale. En son nom, des villes peuplées d’hommes et de femmes ont été décrites comme vides, désertiques, comme des terres à prendre et à habiter. Or, ces villes n’étaient pas sans peuple. Simplement, le regard littéraire ne l’a pas perçu, pas reconnu comme peuple humain. C’est en ce sens que le littéraire est colonial : il a servi le pouvoir et conforté le pouvoir dans sa légitimité à détruire des nations entières. 

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous raconter dans ce dernier roman plus personnel qu’est “Comme nous existons”? 

Dans ma vie d’écrivaine, j’ai souvent été confrontée au racisme, au sexisme, au mépris de classe qui structurent en profondeur les mondes intellectuels et artistiques français. Si bien qu’écrivant des récits de fiction, et faisant donc acte de subjectivité, on me limitait souvent à mon apparence comme si je ne pouvais pas imaginer, maitriser l’abstraction, comme si je ne pouvais que témoigner ou apporter le réel. Intellectuellement, cela m’a incroyablement fait avancer car j’ai vécu cette expérience singulière d’être perçue et reconnue comme objet et non comme sujet de discours. Une position forte que l’ordre symbolique et matériel refuse d’accorder à tout membre des minorités sexuelles et raciales. Et ce qui peut apparaître comme un point d’arrivée s’est initialement révélé un point de départ pour moi. Celui de ce récit autobiographique où  je parle de cette expérience centrale: celle de se savoir dominés et aussi de savoir que l’on peut être libres. Comme nous existons est donc un récit de soi où le je qui s’énonce n’a pas été invité à le faire mais décide de le faire tout de même. 

 

Quels étaient les livres qui ont bercé cette jeunesse de jeune fille d’immigrés vivant dans un quartier d’une ville de l’Est de la France ?

La littérature algérienne a été très importante dans ma formation intellectuelle et littéraire. Je dois beaucoup à ces écrivains, ces écrivaines. Bien que mon rapport à eux et à elles a peu à peu évolué – passant d’un rapport de lectrice à un rapport d’écrivaine – c’est une littérature de la révolution et de l’amour vers laquelle je reviens toujours. 

 

Aujourd’hui, beaucoup d’articles, de livres, d’études,  ou de podcasts sont en train de casser ces clichés orientalistes et post-coloniaux. Que remarquez-vous  chez les nouvelles générations d’étudiants à  Sciences Po? Que leur souhaitez-vous?

Une chose est certaine : la question raciale qui a longtemps été une question interdite gagne en légitimité, en importance. C’est le fruit d’un travail colossal d’hommes et de femmes qui ont consacré leur vie à révéler le caractère politique du racisme. Ce que je souhaite toujours à mes étudiant.es blanc.hes, c’est de cesser d’ignorer la question raciale et d’oeuvrer pour un monde où leur confort ne se construit pas sur l’inconfort d’autres. Ce que je souhaite à mes étudiants racisé.es, c’est de pouvoir, un jour, ignorer la question raciale car alors elle n’existerait plus et leur confort serait plein, entier. C’est ce que je souhaite à chacun et chacune, d’être de ceux et de celles qui inventeront un monde meilleur. Et de la même manière, je souhaite à mes étudiants d’être aux côtés des femmes pour combattre le patriarcat comme je souhaite à mes étudiantes de faire preuve, entre elles, de sororité, pour combattre ce même patriarcat.