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Tracy Chawan signe une dystopie du monde arabe en bande dessinée

Une décennie déjà que le monde arabe s’est enflammé, de la Tunisie à la Syrie, pour plus de libertés et d’égalité. C’est le sujet du deuxième numéro de la collection Araborama “Il était une fois les révolutions arabes”, sorti aux éditions du Seuil en janvier dernier.

Par sa position géographique et son histoire, le monde arabe a toujours été un laboratoire de pensées révolutionnaires venues de lieux multiples. De l’Algérie à l’Egypte, en passant par l’Egypte ou le Liban, nombreux sont les pays à avoir abrité des mouvements de contestation et de libération du joug des différents impérialismes mondiaux (OLP, FLN, Black panthers…). Dans le contexte de mondialisation actuel, il s’est transformé en un espace privilégié de production révolutionnaire et le “Printemps arabe” lui a définitivement relégué le statut d’un lieu de mobilisation renouvelé. Dans cet ouvrage, publié aux éditions du Seuil, des sociologues, artistes et écrivains viennent revisiter les mots et les racines des révolution du monde arabe. Parmi eux Tracy Chawan qui propose une dystopie absurde sur l’avenir politique du Liban.

Qu’est-ce qui t’a amené à faire de la bande dessinée?

J’ai étudié à l’Académie des beaux-arts au Liban option bande dessinée et à la fin de mon Master, nous devions réaliser un projet final. J’ai choisi de faire une bande dessinée, appelée Beirut Bloody Beirut, une sorte de roadtrip nocturne très inspiré du film After Hours de Martin Scorsese, et qui racontait la ville à travers des filles que l’on suivait le temps d’une nuit dans la capitale libanaise. Suite à ça, j’ai été publié par un éditeur français, aux éditions Marabulles, ce qui m’a un peu lancé. Je suis également membre de Samandal, un collectif de BD dans le monde arabe.

Comment s’est passée la collaboration pour ce numéro d’Araborama sur les révolutions arabes?

On m’a contacté pour ce projet en me demandant de réaliser une dystopie sur le Liban. C’était juste après l’explosion, tout allait mal et l’inflation ravageait le pays. J’ai alors contacté Marwan Chahid, un ami à moi qui est journaliste et avec lequel je partage le même humour et la même vision du Liban pour lui demander de faire ce projet ensemble. On s’est alors projeté dans un futur proche, en 2040, en imaginant toujours les mêmes politiciens au pouvoir

Dans ces planches, tu représentes le paysage politique libanais comme une sorte de cimetière burlesque habité par des politiciens fantomatiques. Quel message as-tu voulu faire passer?

La situation est si sombre au Liban en ce moment que l’on voulait prendre le contrepied de ça en racontant une histoire décalée et provocatrice. On a voulu s’amuser de nos politiciens en les imaginant dans des situations exagérées comme le chef du parti druze Fouad Joumblatt nu dans son palais, Saad Hariri en vacances à Bora Bora avec des mannequins ou encore Michel Aoun s’endormant pendant un discours. Nos dessins sont aussi très inspirés par l’humour belge, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, tout ce qu’on a imaginé est finalement très proche de la réalité.

Où puises-tu tes inspirations?

Elles évoluent avec le temps. À la base, j’aime beaucoup le style noir et blanc très expressif du bédéiste argentin Munoz. Depuis que je vis aux Etas-Unis, j’ai aussi découvert le travail d’Andre Krayewski, un artiste polonais qui m’inspire beaucoup car il a une vraie spontanéité dans le trait et j’aime son côté improvisé. Après j’aime bien aussi les auteurs franco-belges avec lesquels j’ai grandi comme Hergé par exemple.

Dix ans après les révolutions, es-tu optimiste pour l’avenir des jeunes Libanais?

On a l’un des gouvernements les plus corrompus au monde et si l’explosion n’a pas réussi à faire changer les choses, je me demande qui le fera. On attend encore les élections mais j’ai du mal à être optimiste

Dans ton travail, tu sembles très engagée sur le droit des femmes ou des réfugiés, quels sont tes prochains projets?

Je travaille sur beaucoup de projets de BD journalisme, comme un album collectif en arabe et en anglais sur les différentes vagues féministes au Liban à travers l’histoire. Je planche aussi sur un projet pour la revue dessinée, qui s’intéresse aux féministes en Corse.