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Liban : Dia Mrad documente la destruction

Architecte libanais devenu photographe, Dia Mrad s'évertue à faire vivre le patrimoine Beyrouthin au travers de ses clichés aussi inspirés qu'engagés.

Qui es-tu?

Je m’appelle Dia Mrad, je suis une photographe libanais et j’ai débuté comme architecte. D’une certaine manière, la photographie a commencé lorsque je voyais des bâtiments industriels avec des arbres qui en sortaient et que j’essayais de les capturer avec mon téléphone. Je me disais que je voulais concevoir des bâtiments qui aient l’air aussi beaux en photo. C’est après avoir obtenu mon diplôme que j’ai réalisé que je voulais juste prendre des photos de beaux bâtiments, pas les concevoir, et c’est ainsi que je me suis tourné vers la photographie d’architecture.

Après l’explosion, pourquoi as-tu décidé de continuer à photographier les bâtiments ?

Le jour même de l’explosion, quelques minutes après, j’ai commencé à photographier les bâtiments parce que j’avais l’impression que si je venais le lendemain, je les trouverais effondrés et que je manquerais l’occasion de les voir une dernière fois. C’est également pour cette raison que je photographiais déjà les bâtiments avant l’explosion, parce-qu’ils ont toujours été en danger, qu’ils ne sont pas protégés par des lois appropriées et qu’il y a toujours eu cette soif des promoteurs immobilier, de profiter du terrain pour en faire des tours et qu’il était toujours dans leur intérêt de les faire disparaître.  C’était une de mes grandes craintes et elle a continué après l’explosion pour différentes raisons.

Comment expliques-tu le buzz autour de la photo de Khalil Gibran ?

Je pense que le buzz autour de la photo de Gibran s’explique par le fait que tout le monde peut s’y identifier et y réfléchir. La photo comportait beaucoup de significations et de symboles : elle représentait la dévastation de l’architecture, elle avait un côté humain qui se manifestait à travers le regard furieux de Gibran et elle représentait aussi la destruction d’une culture soigneusement établie depuis des décennies à travers la personnalité de Gibran et ce qu’il a représenté et défendu toutes sa vie.

Qu’est-ce que cette photo a changé dans ta vie ?

Pour la première fois après cette photo, j’ai senti que j’exploite vraiment le pouvoir de la photographie comme un moyen de transmettre un message et de me connecter réellement avec les gens. Cela a apporté un côté plus humain à mon travail et m’a permis de découvrir celui de Khalil Gibran en ramenant cet artiste et intellectuel majeur dans notre présent de notre mémoire.

Quelle est la situation de l’architecture de Beyrouth aujourd’hui ?

La situation du patrimoine de Beyrouth aujourd’hui est très similaire à celle d’avant l’explosion. Elle manque de planification et de fonds et il n’y a pas de plan ni de loi appropriés pour protéger ce patrimoine.  Après l’explosion, la situation est similaire parce que le gouvernement n’existe pas et que les fonds internationaux sont bloqués jusqu’à ce que nous ayons un gouvernement officiel. Dans le même temps, il n’y a pas de plan officiel, ce sont juste des individus, des initiatives communautaires et des ONG qui travaillent ensemble indépendamment dans un grand effort collectif. Des efforts que nous essayons de consolider avec Beirut heritage initiative en rassemblant les parties prenantes, les ONG dans des projets unifiés et pour ce faire, nous essayons de ramener de la vie à des quartiers entiers.

Comment pourrais-tu décrire l’architecture de Beyrouth en quelques mots ?

L’architecture de Beyrouth est vraiment glorieuse, je pense. Elle est intemporelle et, en même temps, elle représente une riche variété d’événements historiques et de styles architecturaux. Elle possède cette diversité unique et emprunte des éléments d’architecture d’inspiration occidentale, orientale et libanaise. C’est un type d’architecture très unique.

Quel quartier de Beyrouth recommanderais- tu à un étranger qui ne connaît pas la ville de visiter et d’explorer le patrimoine beyrouthin ?

Il sera difficile de recommander un quartier de la ville car il y a beaucoup de diversité d’un quartier à l’autre car ils n’ont pas tous été construits en même temps. Je pense qu’il serait bien de commencer par Achrafieh parce qu’il conserve un grand héritage et un grand caractère. La culture y a en quelque sorte survécu et c’est aussi un hub d’artistes, ce qui est une bonne chose pour s’initier à la culture libanaise.

Quels sont tes prochains projets ?

Mon livre qui est un travail continu de documentation que j’espère publier en juin ou juillet avec, je l’espère, une exposition pour accompagner le lancement du livre. Je travaille également sur une proposition de conversion de galeries d’art ou de centres culturels afin de les aider dans le processus de rénovation.

Penses-tu que, comme dans l’art japonais du Kitsungi, les bâtiments devraient être reconstruits de manière à amplifier leurs blessures et leur passé ?

Certains bâtiments montreront certainement ces cicatrices, mais ce qui est plus intéressant, c’est l’histoire qui transparaît dans l’architecture des bâtiments et les différences entre des étages construits parfois à des décennies d’intervalle, ce qui, je pense, est en soi une forme d’art très spécifique au peuple libanais.