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Nawel Ben Kraiem: “Je cherche à désigner ma propre vérité émotionnelle”

Du 5 au 31 juin prochain, les Arabofolies reviendront à l’IMA pour son festival musical des arts et des idées. L’occasion de découvrir le premier album de l’artiste Tunisienne Nawel Ben Kraiem, qui viendra envoûter la scène de l’institut avec ses mélodies, hybridations sonores à la croisée des deux rives de la méditerranée.

À seulement 33 ans, Nawel Ben Kraiem a déjà un long parcours artistique derrière elle. Pourtant la chanteuse à la voix grave n’a jamais ambitionné de faire de la chanson son métier. Loin d’elle l’idée de participer aux célèbres radio crochets qui ont pourtant le vent en poupe dans sa Tunisie natale auprès de jeunes femmes qui se rêvent à la carrière de Warda. Son timbre de voix rauque unique lui font vite comprendre qu’elle devra se frayer un chemin de traverse pour trouver sa propre voix. À l’âge de 19 ans, elle décide de créer son propre groupe de musique, Cirrus, en arrivant en France, afin de retrouver l’énergie créative des ateliers théâtre de la Tunisie. En 2010, elle prête sa voix au groupe Orange Blossom et continue d’écrire des textes empruntant à Apollinaire comme à Ben Harper ou à Lauryn Hill. Aux Arabofolies, elle présente son album “Délivrance”, un album hybride à la poésie métissée, mêlant mélodies orientales, et percussions arabes, véritable catharsis musicale.

Qu’est-ce que tu voulais dire et exprimer dans tes textes?

Je crois que l’écriture a assez vite été ma manière de me libérer. J’ai toujours aimé la poésie à l’école, j’avais beaucoup des petits carnets avec moi. J’écoutais du hip hop et j’étais touchée par la force de trouver les mots justes. En général, le premier jet par toujours d’une émotion forte que je ressens et qui déborde un peu, d’une sorte de souffrance qui essaie d’aller vers la pensée pour s’expliquer. Nous sommes tous des êtres mus par un ensemble d’émotions et quand on est une femme arabe, on vit des choses spécifiques à cette condition. Il y a une dimension sociale et politique de ces émotions. Dans mes textes, je cherche à désigner ma propre vérité émotionnelle pour la relier au monde qui m’entoure et comprendre les autres.

Tu as sorti cette année ton premier album “Délivrances”. De quoi il t’as délivré?

C’est la délivrance face à un certain système, j’ai produit cet album à travers mon propre label que j’ai monté pour le faire. Ce qui m’a libéré  de la manière dont les maisons de disques vont décider que ta chanson va durer 3 ou 5 minutes, si elle est catégorie “world”, “pop” ou autre. Cet album m’a aussi délivré de certains codes musicaux. Je me suis autorisée à écrire cet album intégralement en français, à adopter une forme hybride sans me demander si ce serait hip hop, nord africain ou pop. Puis c’est aussi une renaissance qui marque une étape de ma vie, j’y parle de la maternité, du passage de la jeune fille à la femme. C’est un tournant artistique et personnel.

Tu as grandi en Tunisie jusqu’à tes 16 ans. Comment ton identité multiple s’inscrit dans ta musique?

Je dirai que des choses se sont inscrites naturellement, comme un certain langage rythmique et mélodique bien spécifique à la Tunisie et issu des chansons tunisiennes traditionnelles que tout le monde connaît car on les chante dans les mariages ou on les entend dans la rue. À côté de cela, j’avais des parents assez militants et donc on avait aussi à la maison des  CDs d’artistes européens ou arabes qui avaient une dimension militante consciente, ce qui m’a forcément plus tard influencé dans l’écriture. Sur le format de mes chansons, j’ai aussi largement été inspirée par les chansonniers de mon adolescence, ces artistes qui seulement avec une guitare et leur voix faisaient passer des émotions comme Tracy Chapman ou Laureen Hill. 

Tu participes au festival Arabofolies de l’Institut du Monde Arabe cette semaine. Qu’est-ce que cela signifie pour toi d’être une femme arabe?

Je ne me suis jamais demandé si j’étais une femme arabe, c’est une chose qui me dépasse mais qui fait indéniablement partie de moi. Car même si je n’y pense pas, il y aura toujours ces choses pour me le rappeler, comme lorsque l’on va me dire de ne pas mettre mon nom de famille sur la couverture de l’album pour ne pas trop être stigmatisée. C’est pourquoi j’ai au contraire préféré renverser le stigmate et récupérer la parole pour ne pas qu’on me folkloriste, car le rôle de la poésie ou de l’art est d’apporter des nuances et on le voit dans les Arabofolies. Il y a plein de femmes arabes qui portent des projets très différents, plus ou moins politiques, plus ou moins romantiques, poétiques ou électroniques.

Dix ans après les printemps arabes, comment regardes-tu cette révolution à laquelle tu as participé?

Je regarde avec tendresse la jeune femme que j’étais qui était pleine d’espoir à l’époque. J’étais même retournée vivre en Tunisie pour participer à des projets associatifs. Il y avait beaucoup d’utopie et cette possibilité de pouvoir faire tant de choses. C’était fou de voir la force de ce mouvement collectif qui souhaitait bousculer l’ordre établi. Si j’ai un peu levé le pied depuis, j’en garde un souvenir très vif et très fort même si je suis un peu désillusionnée aujourd’hui.

Qu’est-ce que tu dirais pour motiver les gens à écouter ton album?

Je leur dirais de se laisser porter et d’écouter cet album avec leur cœur.

Nawel Ben Kraiem sera en concert le 26 juin à 20h à l’IMA